7 min de lecture Daesh

Comment Daesh utilise la pop-culture contre ses ennemis

Canal + diffuse un documentaire intitulé "Le studio de la terreur", qui se concentre sur la stratégie médiatique du groupe terroriste ou comment l'État islamique se nourrit de notre pop-culture pour s'en servir contre nous.

"Le studio de la terreur" diffusé sur Canal +, mardi 20 septembre à 21 heures
"Le studio de la terreur" diffusé sur Canal +, mardi 20 septembre à 21 heures Crédit : Capture d'écran Canal +

L'État islamique (EI) recule territorialement, mais son influence ne semble pas diminuer. Notamment dans les pays étrangers. Les départs au nom du jihad ne cessent pas. Les attentats non plus. Et l'une des armes favorites du groupe terroriste basé en Syrie et en Irak n'est pas toujours la kalashnikov, mais souvent la propagande. C'est grâce à elle que les rangs jihadistes grossissent depuis des décennies. 

Les premières cassettes vidéos vendues sous le manteau et témoignant des affrontements avec des musulmans datent de la guerre de Bosnie, entre 1992 et 1995, apprend-on dans le documentaire Le studio de la terreur, diffusé sur Canal + mardi 20 septembre à partir de 21 heures. 

Le film se concentre sur le rapport que Daesh entretient avec les médias, ses propres médias, et comment il se sert des codes de notre société pour les retourner contre nous. Après les premiers pas d'Al Qaïda et ses premières vidéos diffusées dans le monde entier, l'État islamique a franchi une étape supérieure en terme technique. Des vidéos d'autant plus marquantes qu'elles sont fabriquées avec des moyens modernes et sophistiqués, pour la plupart, dans un studio digne de ce nom situé à Raqqa. 

Le "jihad médiatique" aussi important que le jihad

L'une de principales informations à retenir de ce documentaire d'une heure et demi, c'est toute l'importance de la propagande pour Daesh. Comme le résume le journaliste spécialisé Wassim Nasr, auteur de l'État islamique, le fait accompli (Plon) le "jihad médiatique", "c'est la moitié du chemin". Il existe et est prôné depuis les années 2000 pour faire circuler et témoigner des images fortes au plus près des combattants, d'où un certain prestige pour ces "combattants reporter", comme ils sont appelés. Ils sont plus importants qu'un soldat lambda. Lors des combats, on compte environ quatre à cinq caméras, en plus une trentaine de Go Pro placées sur la tête ou l'arme des autres. Grâce à eux, l'EI s'offre une visibilité sur la scène internationale. C'est comme ça qu'il recrute. 

Le "jihad médiatique", c'est la moitié du chemin

Wassim Nasr
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C'est pourquoi, les vidéos de propagandes sont traduites dans plusieurs langues, compréhensibles par tous, même le langage des signes. "L'État islamique a fait entrer le jihad médiatique dans une nouvelle ère", commente le documentaire. En effet, depuis la proclamation officielle de l'EI, le bureau médiatique s'est organisé. Aujourd'hui, d'après le documentaire d'Alexis Marant, on compte 6 médias principaux. Chacun consacré à un domaine : la religion, la presse en ligne, les bulletins radio, les informations locales, la production et la diffusion. 

En tout, ce sont 35 bureaux qui alimentent ces médias pour une production toujours plus importante. Il y a également un émir des médias, le chef qui coordonne toute cette partie, un Américain répondant au nom d'Abou Abdelrahman al-Amriki. "Ce type est terrible, vraiment", décrit un repenti interrogé dans le documentaire. Il est à la tête de cinq personnes principales, sur qui l'EI "compte beaucoup pour la réalisation et le montage de gros films", poursuit-il. 

Un "studio de la mort" digne d'Hollywood

Car la propagande jihadiste, ce sont des grosses productions qui nécessitent du matériel et des compétences professionnelles. C'est à partir de 2014 que le studio de la terreur est créé à Raqqa, après la prise de la ville. Un studio capable de sortir des images 3D, équipé d'une centaine de caméras de toute sorte et composé de l'élite des gens de médias, qui travaillaient déjà dans ce domaine avant leur départ vers la Syrie et qui peuvent ainsi appliquer leurs idées et leur savoir-faire à leur cause. 

Le studio de la terreur sortirait les meilleures productions audiovisuelles de la Syrie. "Quand tu entres dans leur bureau, tu as l’impression de pénétrer dans les studios d'une grande production internationale", d'après un témoignage selon qui, il y aurait un studio d'enregistrement, un studio radio et un studio de tournage. Tout pour faire éclore de véritables super-productions. Côté financement, le repenti nommé Tarek et ancien cameraman de l'EI, raconte tout simplement qu'ils ont eu un budget illimité, "un chèque en blanc", qui leur a permis de faire entrer du matériel depuis la Turquie "sans aucun contrôle". 

Un studio de production comparable à une boîte hollywoodienne, à la différence que celui-ci s'apparente à un "laboratoire nazi", pour Asiem El Difraoui, historien de la propagande jihadiste. Un lieu où l'on expérimente des expériences de tournage et de réalisation sur des humains pour servir la propagande. "Dans cet endroit, on décide du sort des gens, c'est plus qu'un studio de la terreur, ça peut devenir un studio de la mort à tout moment. Une image peut décider du sort d'une personne", ajoute Tarek. 

Se nourrit de la pop-culture

Ces images sont d'une efficacité redoutable. La violence omniprésente et son usage sont "très réfléchis", explique Wassim Nasr. "Ils savent que plus c'est violent, plus ça va être regardé". C'est grâce à elle que Daesh s'assure la une des journaux tous les jours, une technique de propagande extrêmement efficace. "Des images qui percutent, qui restent dans les esprits, qui nous rappellent des films de guerre, sauf qu'elles sont réelles", ajoute le spécialiste. C'est justement en piochant dans ce puits sans fond de la pop-culture que l'EI surfe sur les codes de notre société et utilise les mêmes stratégies que le monde occidental, contre lui. 

On retrouve des mises en scène issues de films américains comme la scène finale de Seven, quand Kevin Spacey est exécuté d'une balle dans la tête par Brad Pitt, au milieu d'un décor désertique. Une mise en scène que l'on retrouve à la pelle dans les vidéos d'exécutions de l'État islamique, mais pas seulement. Des codes de la télé-réalité sont aussi recyclés, notamment ceux des jeux d'aventure comme Koh-Lanta, et même Fort Boyard. Les références aux jeux vidéo sont aussi omniprésentes, notamment cette technique de placer la caméra sur l'arme elle-même et donner une vue subjective, on se met à la place du soldat, comme dans Call of Duty. Le documentaire rend bien compte des ressemblances entre le cinéma de sensation et les productions du groupe terroriste. 

L'EI est devenu pop. Il est le méchant que l'on adore détester

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Il se nourrit des images made in Hollywood mais aussi des clichés véhiculés. L'État islamique se sert de l'image du musulman comme victime d'une stigmatisation à outrance au cinéma pour convaincre. L'un des intervenants note que les années 80 ont été particulièrement foisonnantes en terme de clichés sur l'Arabe et le musulman. Le James Bond Jamais, plus jamais, Retour vers le futur - dans lequel apparaissent des terroristes s’apparentant à des islamistes, sans servir le scénario - Aladin, L'Enfer du devoir ou encore les séries comme 24 heures chrono et Homeland. Des productions dans lesquelles le musulman est systématiquement méchant. Et quand il est du côté des gentils, "il est quand même un peu méchant", continue le spécialiste. Daesh se nourrit de cette stigmatisation pour servir son discours de protecteur des musulmans. Leur dire qu'ils ne seront jamais mieux traités qu'avec eux. Et Hollywood de servir son jeu, puisque dans les films et séries, "l'EI est devenu pop. Il est le méchant que l'on adore détester", argumente-t-on dans le documentaire.

"La province Twitter"

Ces images percutantes ne pourraient avoir de conséquences sans relais. C'est d'abord des chaînes de télévisions qui acceptaient de diffuser les vidéos de propagande d'Al Qaïda dans les années 2000. Ben Laden a réussi à s'ériger en chef du jihad international en 1998 lorsqu'il a convoqué les médias occidentaux. 

Quelques années plus tard, la première vidéo de décapitation est publiée sur internet. La création de YouTube a permis une nouvelle plateforme de diffusion. Puis internet est arrivé dans nos poches, comme l'annonçait Steve Jobs en 2007. Quelques années plus tard, Twitter. Aujourd'hui, c'est le lieu de diffusion le plus utilisé par la sphère jihadiste. Le réseau social permet à tous ceux qui n'ont pas pu rejoindre les rangs du groupe terroriste, appelés les "fans-boys", de vivre l'expérience de loin. 

La seule façon de sortir Daesh de Twitter, c'est de supprimer Twitter

Pieter Van Ostaeyen, traqueur de jihadistes
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Ils appellent même le réseau "la province Twitter", comme s'il était un autre de leurs territoires. Il est impossible de les déloger selon les différents spécialistes. Pieter Van Ostaeyen, traqueur de jihadistes, en est témoin. Selon lui, une équipe est dédiée à la création de comptes. Dès qu'un compte est supprimé, il ressuscite aussitôt sous un autre nom. "La seule façon de sortir Daesh de Twitter, c'est de supprimer Twitter", tranche-t-il. Au départ, il ne s'agissait que de comptes qui postaient allègrement tout et n'importe quoi, sans contrôle au nom de l'organisation islamique. Puis les choses se sont organisées et les combattants ne sont plus autorisés, "ils ont limité la liberté des combattants sur Twitter", d'après Wassim Nasr.

S'adaptent comme une boîte de communication

La stratégie est aujourd'hui bien ficelée. Bien organisée. Ils ont réussi à monter un organisme si puissant qu'il a donné naissance à une "propagande qui n'existait pas jusqu'alors. On est tombé dans le piège bien tendu de la communication", se désole Assiem El Difraoui. Car ce sont bien des stratégies de communication que Daesh met en place dans ses différentes vidéos. Il adapte son discours au public qui les visionne. Wassim Nasr note une présence de plus en plus accrue des enfants à l'image. Des enfants entraînés à tenir les armes, mais aussi à abattre les otages, jeunes, vieux et même d'autres enfants. Ils veulent montrer que la relève est prête. Que leurs futurs soldats seront encore plus déterminés. 

Ils ont compris qu'il faut communiquer comme une boîte de communication

Wassim Nasr
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Ces vidéos visionnées par le grand public, sont bien différentes des vidéos destinées à la seule sphère jihadiste. Celles-ci mettent en scène des épisodes de paix totale, de solidarité, d'entre-aide, de distribution de nourriture à Raqqa, en insistant sur le fait que l'État islamique ne fait pas de distinction de races. Il s'adresse aux musulmans du monde entier. 

Ces images s'adressent aux femmes et aux familles, pour leur dire qu'elles seront prises en charge en terre d'islam et qu'elles trouveront tout ce dont des citoyens normaux attendent d'un État, comme les hôpitaux, les écoles, l'éducation des enfants. "Ils ont compris qu'il faut communiquer comme une boîte de communication. Ils adaptent le message au public visé, comme n'importe quelle campagne de pub", analyse Wassim Nasr. Et ils préparent déjà la suite. Leur prochaine cible pour la propagande seront les enfants et orphelins des Occidentaux pour les inciter à suivre les traces de leurs parents. 

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