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"Ensemble", "avenir", "vivre" : pourquoi la grande majorité des listes pour les élections municipales ont le même nom

Sur les 50.000 listes déposées auprès du ministère de l'Intérieur pour les élections municipales, près de 15.000 listes comportent le mot "ensemble". D'autres mots comme "vivre", "avenir" ou "union", sont aussi repris peu importe l'étiquette politique et le programme.

Les affiches de campagne de Sarah Knafo, Rachida Dati et Sophia Chikirou pour les élections municipales à Paris

Crédit : Valérie Dubois / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Marie-Pierre Haddad

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Ils ont forcément accroché votre regard. "Ensemble", "vivre", "avenir"... Ces mots reviennent avec insistance sur les affiches et les tracts à deux jours des élections municipales, dont le premier tour aura lieu le dimanche 15 mars.

50.000 listes ont été déposées auprès du ministère de l'Intérieur, dans les quelque 35.000 communes et une majorité d'entre elles ont un point commun : leur nom. Près de 15.000 comportent le mot "ensemble" et 4.600 "vivre". 

En moyenne, les noms des listes s'étendent sur quatre mots. Trois listes sur quatre mentionnent ainsi le nom de leur commune. Elles comportent aussi les mots "avenir" et "demain", en particulier chez 12 et 6% des listes sans étiquette, comme l'a souligné l'AFP dans un décompte. Pourquoi les politiques choisissisent-ils des mots communs pour baptiser leurs listes pourtant concurrentes ? 

Des noms de listes "neutres" et "prudents"

Contacté par RTL.fr, Damien Deias, maître de conférences en sciences du langage, Aix-Marseille Université, y voit "une forme de neutralité", voire même une "dépersonnalisation". "En communication politique, il y a deux grandes manières de faire campagne, soit vous misez sur la personne, et là on va essayer de se rapprocher des électeurs, soit sur le programme. Avec cette dernière option, il peut y avoir un côté professoral, et on peut s'éloigner en quelque sorte des aspirations des citoyens', explique-t-il. "Donc, l'utilisation de ce type de langage permet de lisser, neutraliser l'image et la renvoyer davantage sur le candidat tête de liste et moins sur le programme", ajoute-t-il. 

Dans la majorité des cas, le nom de la liste ne reflète pas l'étiquette politique. Et pour cause : "Dans l'écrasante majorité des communes, vous avez peu de listes et surtout vous avez très peu de listes partisanes. Dans la plupart des villes, ces listes n'ont aucune affiliation à un parti. Les élections municipales sont d'abord une élection de proximité : vous votez pour quelqu'un que vous connaissez et en qui vous avez confiance. La question de son appartenance politique, la plupart des gens s'en foutent", explique à RTL Stéphane Vernay, éditorialiste à Ouest France. 

Une volonté de rassemblement

Face à la perte de confiance entre les Français et la politique, les maires eux résistent. "S'ils sont ceux qui sont les plus aimés, les plus appréciés et dans lequel on a le plus confiance, c'est qu'au fond se pose moins la question de leur appartenance politique", souligne Isabelle Saporta sur RTL. Les maires souhaitent "éviter la contamination par l'image terriblement négative qu'ont les hommes politiques au niveau national et même la politique au niveau national, avec un niveau de défiance élevé", analyse Damien Deias


Le mot "ensemble" est "un nom collectif, inclusif qui évoque la volonté de rassemblement", souligne le maître de conférences en sciences du langage, Aix-Marseille Université.  Avec "avenir", "on est sur une temporalité qui est plutôt positive, mais là aussi, c'est plutôt neutre. C'est presque tautologique puisque la politique, c'est forcément l'avenir. Donc cela paraît très prudent comme choix de nom de liste", ajoute-t-il.

Certains mots conservent leur connotation politique

La France insoumise et Reconquête ont uniformisé leur nom de liste en reprenant pour le premier le mot "en commun" et pour le deuxième "à la Reconquête de". "Ils mettent en avant l'étiquette et adoptent une stratégie inverse aux autres formations politiques. Ils essayent de politiser par le haut, c'est-à-dire par le national, l'enjeu des municipales. Donc, dans ce cadre-là, avoir un nom standard qui revient est cohérent avec cette stratégie", note-t-il. Une stratégie efficace ? "Leur enjeu est celui d'une conquête pour les municipales. Il n'y a pas de stratégie miracle, mais par rapport à leur positionnement respectif, à leur identité et à leur rapport à la politique, c'est cohérent", ajoute Damien Deias.

Cependant, certains mots conservent leur connotation politique. C'est le cas de "rassemblement" utilisé par le Rassemblement national, dont un quart des listes emploie le terme, a souligné l'AFP. Le parti d'extrême droite l'utilise pourtant moins qu'en 2020. Le mot "ordre" aussi est particulièrement utilisé, souligne le maître de conférences en sciences du langage, Aix-Marseille Université. "Pour l'extrême droite, on retrouve souvent l'idée de retour. On l'observe notamment avec le mot 'reconquête', où il y a l'idée d'un retour, de retrouver quelque chose, avec aussi l'idée d'une action", poursuit-il.

"Solidaire" reste un mot caractéristique des listes de gauche, présent dans 6% de leurs noms, comme "citoyens" (7%), peut-on lire dans cette étude. Si le mot "écologie" se raréfie contrairement au scrutin de 2020, Damien Deias a noté que des mots comme "respirer" sont utilisés en 2026.

"Un vrai piège"

L'AFP a aussi recensé une tendance visible sur les listes de droite avec l'attachement à la commune qui y est représenté. 7% des listes de droite utilisent les mots "aimer", "cœur" ou "passion". Enfin, les listes soutenues par les partis du centre se distinguent par le fait de s'adresser directement aux électeurs (9% de listes avec "vous") et le vocabulaire du changement ("nouveau", "autrement"). L'AFP a aussi recensé 550 listes avec des mots de langue régionale, dont le corse (360), le basque (120) et le breton (30). S'ajoutent près de 300 listes ultramarines formulées au moins en partie en langue polynésienne, en créole ou en kanak.

Selon Damien Deias, cette dépersonnalisation du nom des listes électorales peut déboucher sur "un vrai piège". 'Faire de la politique, c'est quand même aussi cliver, proposer des idées contre des idées, contre d'autres personnes, contre d'autres intérêts. Donc, cette stratégie de neutralisation et de neutralité, a ses limites", souligne-t-il.

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