3 min de lecture France Telecom

Suicides chez France Télécom : vers un grand procès pour harcèlement moral au travail

Le "management par la terreur" de l'entreprise a fait 39 victimes entre 2008 et 2009.

Didier Lombard, patron de France Télécom à l'époque de la vague de suicides
Didier Lombard, patron de France Télécom à l'époque de la vague de suicides Crédit : SIPA
Michael Ducousso et AFP

Sept ans après une série de suicide suspecte chez France Télécom, le parquet de Paris a rendu son avis. Après une longue enquête, il estime que l'entreprise et son ex-patron, Didier Lombard, ont mis en place une politique de déstabilisation des salariés. Voilà pourquoi le parquet demande le renvoi en procès pour harcèlement moral.

Désormais, le dossier est entre les mains du juge d'instruction qui pourra suivre ou non ces réquisitions en ordonnant un procès ou en prononçant un non-lieu. Dans ses réquisitions, le parquet a également demandé un procès pour harcèlement moral de deux autres dirigeants de l'entreprise : Louis-Pierre Wenes, ex-numéro 2 et Olivier Barberot, ex-responsable des ressources humaines. 

Quatre cadres sont aussi pointés du doigt pour complicité dans cette affaire. France Télécom, devenu depuis Orange, a été la première entreprise du CAC 40 à avoir été mise en examen pour harcèlement moral après la vague de suicides qui a frappé ses salariés en 2008 et 2009. Un procès d'une telle envergure pour harcèlement moral serait une première en France. 

"Un management par la terreur"

Les réquisitions du parquet de Paris, datées du 22 juin, précisent que France Télécom a mis en place, par des "agissements répétés", une politique d'entreprise qui a eu pour effet de "déstabiliser" les employés et de "créer un climat professionnel anxiogène", et ce, dès 2007. Cette stratégie aurait fait 39 victimes ; 19 se sont suicidées, 12 ont tenté de le faire et 8 salariés ont subi un épisode de dépression ou ont été en arrêt de travail. Le suicide d'un technicien marseillais qui avait évoqué "un management par la terreur", en juillet 2009, avait fait éclater le scandale. 

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Les syndicats, qui parlaient de 35 suicides entre 2008 et 2009 y voient la conséquence d'un "système" pour pousser les salariés au départ dans un contexte d'ouverture à la concurrence, après que l'État est devenu actionnaire minoritaire en 2004. Engagé dans le délicat virage de la privatisation et des nouvelles technologies, le groupe voulait supprimer 22.000 postes entre 2006 et 2008 et procéder à 10.000 changements de métier.

"C'est le travail qui l'a tué"

"Les maladresses de langage de Didier Lombard ont offert une opportunité de faire un procès fondé sur le harcèlement qui ne repose sur aucun élément sérieux", a réagi son avocat Jean Veil. À l'époque, l'ex-patron de France Télécom avait lâché sans ménagement : "En 2007, je ferai les départs d'une façon ou d'une autre, par la fenêtre ou par la porte". Face aux enquêteurs, France Télécom et certains cadres ont nié l'existence d'objectifs de réduction d'effectifs, évoquant de simples "indications", et présenté la restructuration comme une opération de sauvetage, sans lien avec la dégradation du climat social.

Aux yeux du ministère public, les témoignages et documents internes passés au crible montrent au contraire que les objectifs de mobilités et de réduction des effectifs étaient devenus une fin en soi, quels que soient les moyens pour y parvenir : incitations répétées au départ, mobilités forcées, surcharge ou absence de travail, réorganisations tout azimuts... Des tableaux "circulaient parmi les cadres" : "On a fait tant de départs, il en reste tant à faire", résumait ainsi Yves, 62 ans, ex-cadre informatique dans le nord de la France.

L'inspection du travail avait souligné la "brutalité" des méthodes managériales qui "ont eu pour effet de porter atteinte à leur santé physique et mentale", selon un rapport remis à la justice. "Il avait peur de ne pas y arriver (...) il ne dormait plus (...) c'est le travail qui l'a tué", avait raconté aux enquêteurs une proche de Robert, technicien appelé à se reconvertir dans le commercial. Il s'était suicidé en mai 2008, à 51 ans. 

Didier Lombard a quitté la direction opérationnelle du groupe en mars 2010, fragilisé par le scandale et une "énorme bourde", de son propre aveu, lorsqu'il avait évoqué "une mode du suicide".

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