8 min de lecture Interview

Vald : "Le rap d'aujourd'hui ne dit pas grand chose"

RENCONTRE - Popularisé par le tube "Bonjour", Vald signe un premier album, "Agartha", intriguant, dérangeant, à la fois drôle et réfléchi. Discussion animée avec un jeune révolté par son époque. Il se produira à l'Olympia le 17 mars.

Vald a sorti son premier album, "Agartha", le 20 janvier. Il se produira à l'Olympia le 17 mars
Vald a sorti son premier album, "Agartha", le 20 janvier. Il se produira à l'Olympia le 17 mars Crédit : Capitol
MorganeGiuliani
Morgane Giuliani
Journaliste RTL

Comme beaucoup, on a découvert Valentin, de son vrai nom, en 2015, au détour d'un morceau hallucinant : Bonjour. Son refrain ultra-violent ("Il a pas dit bonjour, du coup il s'est fait niquer sa mère"), son propos absurde ("Ne t'étonne pas si on peut troquer ta vie contre un tempura ou un potatoes"), en ont fait un tube (plus de 12 millions de vues sur YouTube) et Vald, une star montante du rap français. 

Bonjour est symptomatique de sa signature : mélanger le sérieux et l'humour, pour brouiller les pistes. Parce que le jeune homme de 24 ans a plus d'une idée dans son sac. En écoutant son premier album, Agartha (déjà disponible), on tombe sur un chapelet de morceaux engagés, crus, avec un fond de vérité. Sur la violence de la société de consommation, et la scène rap, moquée, fustigée pour ses vices. On a voulu voir Vald pour le croire, et on n'a pas été déçu. Confessions d'un rappeur désillusionné, mais pour qui la musique reste "magique".

"Bonjour", le tremplin inattendu

Vald est poli. Pour saluer, il choisit la poignée de main. Grand, large d'épaules, il s'installe en face de nous, dans l'un des sièges en cuir du bureau noir et blanc épuré du propriétaire de son label, Capitol Music France, Alexandre Kirchhoff. Lorsqu'il a quitté Barclay, il a pris son poulain avec lui. Ce traitement de faveur n'est pas étonnant. Vald, c'est plusieurs millions de vues à chaque clip posté en ligne. Un engouement qui se traduit par le très bon accueil réservé à son premier disque, Agartha. "On a les premiers retours, les gens sont contents, ça streame bien. Tout va bien, nous sommes bénis", assure le rappeur originaire d'Aulnay-sous-Bois, en banlieue parisienne.

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Vald - "Bonjour"

La ferveur folle autour de Bonjour n'est pas retombée. "Je faisais beaucoup de contenus très écrits et là, j’ai fait un morceau très léger niveau écriture, et c’est lui qui est passé devant tous les autres ! J’étais un peu vexé, se souvient Vald en souriant. Je me suis dit ‘Comment ça, quand je travaille on s’en fout, et quand je rigole, c’est la teuf ?’ C’était le temps d’accuser le coup." À côté, sa vie personnelle est compliquée. "Sombre mélange", résume-t-il sans donner plus de détails. Il vit toujours à Aulnay-sous-Bois, notamment pour s'occuper de ses parents, assez âgés.

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'Bonjour' a été une porte d'entrée

Vald
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Si beaucoup l'ont prise au pied de la lettre, Bonjour est avant tout une caricature des codes sociaux de banlieue. Le rappeur devient un phénomène, fascine les internautes qui lui consacrent des topics sur le forum 18-25 de Jeuxvideos.com. "J’ai de la chance, 18-25 m’aime bien, alors qu’à la base c’est plutôt une bande de trolls qui défonce tout le monde, donc je suis très content. Des amours." Encore à ce jour, ils sont nombreux à se disputer pour savoir si Vald rentre dans la case "génie" ou "abruti".

Ce qui fait beaucoup rire l'intéressé: "Je n'ai pas peur d'être enfermé là-dedans, parce que je balance d'autres chansons à côté. Même si ce n'est pas sur la ligne éditoriale habituelle, c’est une porte d’entrée. Peut-être que je vais éveiller de la curiosité, de la sympathie chez l’autre qui va écouter le reste. C’est toujours bon à prendre." 

Anticapitaliste

C'est exactement ce qui s'est passé. À ce jour, Vald vit de sa musique, tourne beaucoup, surprend avec plusieurs titres "sans concession", même si l'expression peut paraître désuète face à le dureté du propos. Agartha est une attaque frontale contre le monde moderne. "Je ne suis qu'une créature/Des multinationales sous rafale cadencée/Ravale ta pensée/Tout le monde le fait pour toi, tu n'as plus qu'à danser", éructe Vald sur l'excellent single Megadose.

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Vald - "Megadose"

Le rappeur blond se penche sur notre vie rythmée par la consommation. Le clip est particulièrement dérangeant. Entouré d'amis, il s'empiffre de "junk food" jusqu'au gavage, servi par une femme en tenue de soubrette, entouré d'écrans depuis lesquels il rappe avec fureur. "Je leur crie dessus depuis 6 télévisions autour de la table. Et personne n’écoute. Mettre tout ça en scène, ça revient à dire qu’on a tous conscience des problèmes de la surconsommation, mais qu’on le fait tous, à cœur joie", explique-t-il.  

Je suis totalement anticapitaliste

Vald
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Vald, anticapitaliste ? "Je suis totalement anticapitaliste, renchérit le rappeur. J’aime l’idée du capital et d’amasser de l’argent. Je suis contre l’idée que ça ne s’arrête jamais. Je trouve ça très grave." Mais vous ne le verrez pas s'indigner des salaires astronomiques de footballeurs ou présentateurs TV. "Ces mecs génèrent des millions. C’est normal qu’on les paie des millions en retour."

Insoumis

Il est beaucoup moins clément envers le marché du travail. Toujours dans Megadose, il dit : "Le marché nous a baisés/J'regarde les frères se faire rabaisser/Pour un salaire se faire enlaisser/Fermer sa gueule, ne faire qu'encaisser". "C’est de l’esclavage moderne, s'indigne-t-il. Tu te retrouves à faire des jobs pas très intéressants, fatigants, parfois un peu humiliants, t’es au service des gens et on te crache à la gueule. T’es mal payé. Et on t’emmerde, on te dit de considérer que c’est une chance. C’est d’une tristesse absolue, c’est la fin du monde."

Ce titulaire d'une licence en mathématique et informatique, aussi passé par une école d'ingénieur du son, n'a pas échappé à la case "petit boulot pas glorieux" : "En tout, j’ai travaillé 3 mois à Bricoman. C’était très insupportable. Très vite, j'ai eu des plaques, des irruptions cutanées. Je respecte les gens qui font ça toute une vie, mais il y a un moment où ils lâchent l’affaire. À la fois, je les respecte et je trouve ça beau de suer autant, mais à la fois je pense..." Vald s'interrompt, hésite. "Non, je ne porte pas de jugement sur ces gens. J’arrête de parler, désolé." Fin de la discussion.

J’aimerais souffler l’insoumission dans le cœur des gens

Vald
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"J’aimerais souffler l’insoumission dans le cœur des gens", glisse Vald en riant. Vis-à-vis de quoi ? "De la consommation, répond-il sans détour. Nous ne sommes pas des esclaves. C’est la nouvelle foi, la consommation. On fait passer ça pour de la liberté, c’est incroyable ! On arrive à transformer des objets en but de vie."

S'en prendre aux puissants

Le rappeur prend un malin plaisir à pointer du doigt les puissants. Le titre Lezarman, qui commence comme un générique de dessin animé façon Club Dorothée, cristallise la figure du méchant : "Lezarman n'est pas de notre dimension/Personne ne connaît ses intentions/Lezarman est partout/Lezarman est babtou"

Les gens qui ont trop de pouvoir, c’est des lézards

Vald
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"C’est la symbolique du grand méchant loup, c’est le Mal absolu", détaille Vald. Qui pourrait être un Lezarman ? "Les Rockfeller, les Rothschild, les Goldman Sachs, énonce-t-il. Les gens qui ont trop de pouvoir, c’est des lézards. Trop de pouvoir, tu te transformes. Quand tu as trop de pouvoir, il y a un problème, tu débloques."

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Vald - "Eurotrap"

Quand il interprète le titre Eurotrap en live, il se grime en Donald Trump en caleçon, qui "turn up" (danse, ndlr) à l'ONU, entouré de lézards. "C'est un tableau, une performance", s'amuse Vald. Dans le clip, ce "gros consommateur de Youtube" a des yeux de reptile. Une référence aux nombreuses théories du complot en ligne selon lesquelles les puissants de ce monde sont en fait des reptiliens, une race extraterrestre imaginaire.

On évoque alors un de ses anciens titres, Shoote un ministre. Il y parle des jeunes délaissés par la société, tentés par l'horreur pour atteindre la célébrité : "Trop de corrompus, frère/Défoule-toi sur les bons/Trop de pédophiles, frère/Shoote un ministre". 

La tradition du rap veut qu’on soit hardcore, donc on est hardcore

Vald
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Vald tempère : "On fait de la musique, on n’incite pas les gens à tuer qui que ce soit. On est un peu piquant sur le pouvoir, effectivement. Je comprends très bien les artistes gentils qui sont juste dans l’amour, c’est lié à d’autres styles musicaux. Mais la tradition du rap veut qu’on soit hardcore. Donc on est hardcore." Dans Eurotrap, il demande à l'envie : "Comment faire du rap sans être dissident ?" Pour lui, impossible.

Défenseur du rap "hardcore"

"Nous sommes les rappeurs les plus hardcore", nous affirme ainsi Vald, qui ne supporte pas les "rappeurs premier degré". "Ils sont très peu hardcore, ils sont très dans le système, ils donnent exactement ce qu’on attend d’eux. Ils ne se rendent pas vraiment compte. Des voyous énervés qui parlent de flingues et de putes, on adore ça. (...) Ils se font utiliser. C’est très triste pour des gens qui se veulent virils et voyous." Agartha est aussi un pamphlet contre les rappeurs sans aspérités. "Tous ces rappeurs anecdotiques/Lunettes de soleil même la nuit", dénonce le titre LDS.

Ce qui est sûr et certain, c’est que le rap d’aujourd’hui ne dit vraiment pas grand chose

Vald
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Vald n'est pas tendre envers les siens : "Les rappeurs ne disent pas grand chose. Je ne veux pas paraître pour le mec qui ne dit que des trucs extraordinaires, mais ce qui est sûr et certain, c’est que le rap d’aujourd’hui ne dit vraiment pas grand chose. C’était le rôle ancestral du rap, et puis on évolue. Je n’ai rien contre le rap festif, mais le rap d’aujourd’hui ne dit pas grand chose. La musique ne dit pas grand chose."

Selon lui, les raisons sont simples : "Parce que les gens veulent faire de l’argent, ou parce qu’ils n’ont pas d’idées. Dès que tu dis un truc vrai, tu es sabré. Nous, on est subtil, on essaie d'être fourbe", dit-il, en imitant le mouvement d'un serpent avec ses mains jointes.

Le clip de Kid Cudi parodie les mises en scène bling-bling vues et revues : tenue chic, fille canon et air blasé. "Cette proposition visuelle est pauvre mais du coup, tu te concentres sur la musique, nuance Vald. On met un costard, de la musique triste, une pétasse, et c’est parti. Par contre, on est dans la dépression. On a envie de se suicider quand on fait ça." 

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Vald - "Kid Cudi"

Sous la moquerie, la sensibilité. Le titre fait référence à la dépression du rappeur américain Kid Cudi, hospitalisé en psychiatrie il y a quelques années. "Je connais très peu sa musique mais le fait de lire ce qu’il disait, comment il ressentait la popularité, le fait d’être un personnage un peu public, je comprenais ça, raconte Vald. Le fait de ne pas vraiment rencontrer de nouvelles personnes, d’avoir du mal à faire confiance aux gens."

Résultat : Vald reste à l'écart, n'a pas envie de "faire partie de la jet-set" (Si j'arrêtais). "J’ai très peur de ce milieu-là, il m’effraie énormément", reconnaît celui qui traîne toujours avec la même bande d'amis. Il dédie une chanson à sa petite amie (Je t'aime), et une autre à sa Ma meilleure amie. "Dans le rap, on va faire de l’amour pour maman, pour la sœur qu’on voit plus depuis longtemps, ou des chansons d’amour pour demander pardon, résume le jeune homme. On n’est pas juste dans le ‘je t’aime’, c’est compliqué, on va parler de ‘michto’ ('michtoneuse', ou 'fille facile', ndlr). Je trouvais ça intéressant à faire. Dire je t’aime, c’est super hardcore. Personne ne veut qu’on se dise qu’on s’aime." A-t-il peur de devenir à son tour un lézard si le succès l'emporte ? "Je ne sais pas s’ils arriveront à me faire basculer du Côté Obscur. Je pense que j’ai un bon fond."

Vald, Agartha, Capitol Music France, déjà disponible. À l'Olympia le 17 mars.

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RENCONTRE - Popularisé par le tube "Bonjour", Vald signe un premier album, "Agartha", intriguant, dérangeant, à la fois drôle et réfléchi. Discussion animée avec un jeune révolté par son époque. Il se produira à l'Olympia le 17 mars.
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