4 min de lecture Cinéma

"The Revenant" : Tom Hardy incarne un sauvage aux racines de l'Amérique

À travers le personnage glaçant de Fitzgerald, joué par Tom Hardy, Alejandro G. Iñarritu explore les origines troublantes et complexes de la civilisation américaine.

Fitzgerald (alias Tom Hardy), le méchant de "The Revenant".
Fitzgerald (alias Tom Hardy), le méchant de "The Revenant". Crédit : Twentieth Century Fox
Camille Kaelblen
Camille Kaelblen
Journaliste

Sa brutalité n'a d'égal que son individualisme farouche et son appât du gain. Dans The Revenant, dernier film d'Alejandro G. Iñarritu, Fitzgerald est un peu le grand méchant qu'on a tous envie de dézinguer. Un homme sans foi ni loi interprété par Tom Hardy, méconnaissable dans ce rôle d'ennemi absolu face à Hugh Glass (Leonardo DiCaprio). Mais Fitzgerald est surtout un véritable méchant comme Hollywood n'en fait plus : un sauvage amoral, condensé des peurs qui hantent l'Amérique depuis l'époque des Pères Fondateurs.

Replaçons l'intrigue dans un contexte historique : en 1823, c'est la vente des peaux et fourrures qui domine le marché en Nouvelle-Angleterre et au Canada. Les trappeurs, venus tenter leur fortune dans le Nouveau Monde, chassent les bêtes sauvages pour les revendre ensuite à des marchands européens. 

Hugh Glass et John Fitzgerald, les deux personnages principaux, qui ont d'ailleurs vraiment existé, font initialement partie d'une expédition de trappeurs, des hommes endurcis prêts à tout pour gagner leur croûte. Mais lorsque leur campement est attaqué par des Indiens et qu’ils doivent s’enfuir, c'est Glass prend la tête du groupe de survivants. Il décide alors de laisser les peaux sur place pour éviter de s’encombrer lors du voyage. Une décision qui ne plaît pas à Fitzgerald, qui tient à tout prix à récupérer son argent : de là naît l'inimitié entre les deux hommes, qui se transforme vite en haine mortelle.

Fitzgerald, premier businessman cupide de l'histoire américaine

De ce John Fitzgerald, les livres d'histoire disent peu de choses. Mais dans son adaptation de l'histoire vraie, Iñarritu en fait un personnage central dont les traits rappellent ceux d'une figure bien connue du cinéma américain : l'individu cupide et égoïste, prêt à tout pour faire fortune. C'est pour l'argent que Fitzgerald accepte de veiller sur Glass jusqu'à sa mort, alors qu'il a été blessé par un ours ; et c'est pour l'argent également qu'il n'hésite pas à l'enterrer vivant et à tuer son fils.

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"La convoitise est une bonne chose", dira deux siècles plus tard le personnage du trader Gordon Gekko dans le film Wall Street (1987), réalisé par Oliver Stone. Sans le savoir, Gordon Gekko marche en fait dans les pas de Fitzgerald, sorte d'ancêtre du self-made man ambitieux et cynique à l'américaine. Dans ce personnage, c'est au fond l'un des versants maudits de l'esprit américain qui se reflète : celui de ces pionniers sans foi ni loi, des individus qui ont survécu et réussi grâce à leur instinct de survie, mais en abandonnant la notion de morale. Fitzgerald, comme un Père fondateur de cette classe d'hommes sans foi ni loi, est le premier d'une lignée de personnages, réels ou fictifs, qui hante toujours l'Amérique.

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The Revenant Bande Annonce Officielle VF HD 2016 Leonardo DiCaprio Crédit Image : Capture d'écran YouTube |

Certes, dans l'Amérique civilisée de Gordon Gekko, la cupidité résulte d'un choix personnel. Mais dans l'Amérique sauvage de Fitzgerald, le pragmatisme poussé à l'extrême, c'est avant tout un moyen de survie : "c'est lui ou moi", peut-on d'ailleurs déchiffrer à tout moment sur les traits endurcis de son visage. Dans ce monde hostile où la nature détient le premier rôle, Fitzgerald est un "survivaliste" acharné et profondément solitaire, incompatible, donc, avec toute forme de civilisation.

Un personnage à la troublante spiritualité

Pourtant, son personnage n'est pas dénué d'une étrange forme de spiritualité. Un soir, au coin du feu, il explique ainsi à l'un de ses compagnons de route sa vision de la religion. "Un jour, mon père a vu Dieu dans un écureuil… et il l’a mangé", lance-t-il simplement, sous les yeux médusés du jeune homme.

Manger son dieu : l'image est forte. Et n'est pas sans rappeler le chamanisme, croyance amérindienne qui prête un esprit à chaque être vivant, chaque objet. "Les ingurgiter, c'est faire entrer leur force en soi", explique ainsi Jean-Pierre Chantin, chargé de mission à l'ISERL et organisateur du festival "Les bobines du sacré", consacrée aux liens entre cinéma et religion. Un acte qui évoque aussi l'Eucharistie dans le christianisme, lors de laquelle le croyant mange le corps du Christ symbolisé par l'ostie.

À quoi Fitzgerald se réfère-t-il lorsqu'il évoque cette anecdote ? Ses racines chrétiennes, ou bien l'influence des croyances amérindiennes sur son propre esprit ? À moins que cette histoire ne soit que pure invention, qu'elle n'aie pour vocation que d'effrayer son compagnon... "Sans doute y'a-t-il un peu des trois", estime Jean-Pierre Chantin. Pour lui, cette anecdote soulève surtout le phénomène de capillarité, observable quand des peuples aux croyances différentes entrent en contact : "l'autre vous influence, parfois sans que vous en ayiez conscience", développe le chercheur.

Les valeurs de l'Amérique en contradiction

Dans cette nature sauvage, instable et imprévisible, le personnage de Fitzgerald pulvérise également l'un des repères majeurs de la civilisation judéo-chrétienne : la notion de bien et de mal. Comment imaginer que dans ces paysages indomptables peuplés d'hommes réduits à la survie, une civilisation aussi profondément baignée de manichéisme puisse naître et grandir ? Cette question, Iñarritu en fait l'un des pivots de son oeuvre.

Et de ce point de vue, Hugh Glass est un peu l’étincelle qui embrase le processus de civilisation : si Fitzgerald est le dernier des sauvages à la spiritualité, Hugh Glass, lui, est le premier des héros moraux de l'Amérique. En acceptant la fatalité de son destin et l'existence d'une justice divine, Hugh Glass incarne la justice des Pères fondateurs de l'Amérique.
Comme deux facettes d'une même pièce, Glass et Fitzgerald représentent dès lors les deux figures antagonistes et inséparables qui ont contribué à la construction de "l'esprit américain" : pragmatisme individualiste d'un côté, foi et valeurs morales de l'autre.

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