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VIDÉO - Rencontre avec Jacques, le DJ décalé qui ne veut pas devenir une star

INTERVIEW - À 25 ans, ce Strasbourgeois entend révolutionner notre façon de voir les DJs et la musique club. Passé par We Love Green, son dernier single, "Dans la radio", est sorti en juin.

Jacques improvise des sets avec des sons d'objets
Jacques improvise des sets avec des sons d'objets
Crédit : Capture d'écran/RTL.fr
Rencontre avec Jacques, le DJ décalé qui ne veut pas devenir une star
02:45
Morgane Giuliani
Morgane Giuliani

7 juillet 2016, 9h du matin. Un horaire plutôt matinal pour un DJ, mais c'est à cette heure que Jacques nous a donné rendez-vous, devant l'Amour, squat "du côté artistique de la Force" - selon ses termes - situé dans une petite rue calme de Bagnolet, près de Paris. Ce Strasbourgeois de 25 ans fait parler de lui depuis un peu plus d'un an avec une approche originale : faire de la musique avec des objets. Sur scène, il propose des sets d'une heure environ, sans interruption, où il mélange des sons d'objets avec des riffs de guitare ou quelques notes de synthétiseur. "J’aime bien faire de la musique, donc j’en fais beaucoup", résume-t-il simplement. 


Trente minutes d'attente plus tard, passées à observer les moindres recoins de la façade rose bonbon du lieu, Jacques nous appelle pour annoncer son arrivée imminente, la voix endormie. Le DJ sait se faire désirer, mais on ne lui en tient pas rigueur. Il enchaîne les concerts depuis plusieurs mois, du festival de Cannes à We Love Green, en passant par le Macki Music Festival. À chacun de ses passages, la foule est compacte et pleine de ferveur, scandant son nom tel un gourou, le qualifiant de "visionnaire". En discutant avec lui, on comprend rapidement pourquoi. Jacques ne se contente pas de faire de la musique, mais réfléchit à tout ce qu'elle implique au sein de la société. "Tout ce que je dis est discutable", assure le jeune homme de son ton docte et calme. 

Chaos créatif

L'artiste nous fait visiter l'endroit - un ancien entrepôt transformé par lui et ses amis, quelques années plus tôt. Dans la salle principale, immense, il nous demande de ne pas salir le comptoir de bar, nettoyé en vue d'un vernissage organisé le soir-même. Sur le mur du fond, des petits tableaux colorés appellent les visiteurs à s'approcher. C'est la seule pièce rangée et propre. Les autres offrent un chaos créatif, de la cuisine à la partie "atelier", tout comme les chambres à l'étage, des petits capharnaüms. Jacques reconnaît s'y rendre "de moins en moins" : "Ça reste un cocon de liberté et de confort, non pas matériel mais émotionnel", précise-t-il avec un sourire, plissant ses yeux jusqu'à ce qu'ils deviennent deux fentes. 

En hôte qui se respecte, Jacques se démène pour trouver du thé et du sucre dans le foutoir que constitue la cuisine. Dans l'atelier, on l'aide à débarrasser une grande table de travail pour qu'il puisse installer ses machines. Statues en mousse, outils de bricolage, sandwichs entamés, photos, feuilles de soin déchirées, chaussures esseulées, clous et bouts de verres jonchent le sol et la moindre surface de meuble. Il faut jouer du mollet et surveiller où se posent ses pieds pour ne pas se blesser.

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Après plus d'une demi-heure d'installation, Jacques peut commencer son mix, spécialement réalisé pour RTL.fr (visible au début du papier). Le jeune homme utilise cette fois une bouteille en plastique, une chaîne en fer, un vaporisateur anti-moustiques, un coffre, un paquet de sarrasin, un rouleau de scotch, une bombe de peinture, une pelle, mais aussi, l'une des caméras de l'équipe. Afin d'harmoniser le tout, il se sert de son ordinateur, dont il fait sortir des samples rappelant des cordes. Pendant une grosse vingtaine de minutes, Jacques improvise, passe d'un objet à l'autre avec vivacité et concentration. Il arrive souvent que des gens lui en donnent en concert pour qu'il les exploite. 

Improviser pour lutter contre l'ennui

"Je ne vais pas prendre une chaussure par exemple, ça ne fait pas un bon son, mais plutôt un truc creux, métallique, en bois, un truc qui vibre ou en papier, explique le DJ, confortablement installé dans un énorme fauteuil. Je vais le manipuler pour obtenir un bruit, d’abord dans mon oreille, puis je vais décider de le sonoriser. Soit avec un micro membrane, qui fonctionne comme une oreille, soit avec un micro contact, qui capte juste les vibrations de l’objet."

Avec son pied, il enclenche ensuite son "loop", machine enregistrant un son plus ou moins court, et le répétant à l'infini. Jacques empile les couches de son jusqu'à obtenir une chanson, qu'il peut aussi moduler depuis son ordinateur. "Tout se mélange, jusqu’à aller dans les oreilles et créer une image dans la tête des gens, qui va se superposer à leur imagination." Un jeu d'enfant selon lui. "Très simplement, très grossièrement, je ne me prends pas la tête." Pour décrire ce style, il évoque une "musique bi-genre" ou "transversale", mais sous couvert de blague. 

La meilleure façon de penser ce que je dis, c’est d’improviser.

Jacques (DJ)

D'où lui est venu cette idée de faire du "live-looping" avec des objets ? D'un sentiment d'ennui : "J’ai fait beaucoup de concerts avec un truc prévu et au bout d’un moment je me suis surpris à jouer des choses que je ne pensais pas, comme si je récitais une poésie tout en pensant à ce que je mangerais le lendemain. Du coup, il n’y avait plus d’intérêt. Et là je me suis dit que la meilleure façon de penser ce que je dis, c’est d’improviser."

Jacques a pourtant quelques titres définis, comme Dans la radio et Tout est magnifique, mais il les interprète très rarement en live. "Il faut que je prenne le temps d'apprendre à les jouer", promet-il. Mais sa peur de l'habitude semble forte. "C’est un truc que je ressens là, je suis en train d’improviser, je suis sur une vague en équilibre et d’un seul coup, si je joue une chanson avec des trucs prévus, à l’intérieur de moi ça fait ‘clac’, explique-t-il en tournant ses poignets dans des sens opposés. Et pour revenir en arrière, c’est super compliqué, je n’y arrive pas."

Sans domicile fixe ni diplôme

L'ennui, Jacques n'a pas l'air de connaître. Il faut dire que le DJ ne fait (presque) rien comme tout le monde. Depuis 2014, il arbore une coupe de cheveux pour le moins étonnante. Il se rase le centre du crâne mais laisse le reste de ses cheveux suffisamment longs pour former un bob. "Ça paraît original à cause du contexte. Ça met en évidence la fadeur ambiante, assène-t-il. Ma coupe de cheveux, tu la regardes parce que tu ne me connais pas, puis, au bout d’un moment, tu t’en fous complètement." Sur scène, il porte souvent une blouse blanche de chimiste, et termine ses concerts avec sa position signature : légèrement penché sur le côté, les bras formant un angle droit et les mains tournées vers le haut, comme pour présenter quelque chose. 

Au-delà des considérations physiques et musicales, Jacques Auberger, de son vrai nom, a d'autres particularités. Après son bac, il a décidé de ne pas faire d'études, qui manquent de "décloisonnement", expliquait-il dans une conférence TEDx en 2014. ll n'a pas non plus de domicile fixe, par choix. Quand il nous quitte après l'interview, il part pour Rennes avec deux flights cases pleines de matériel, sa guitare - son instrument de prédilection - et une énorme valise contenant ses vêtements. À Paris, il fait partie du collectif Pain Surprises, créé en 2011 pour organiser des soirées décalées. Ensemble, ils ont rénové plusieurs squats pour y accueillir des fêtes ou expositions. Depuis, Pain Surprises est aussi devenu un label, studio d'enregistrement et une agence de pub.

J'écoute ce que j'aime beaucoup et ce que je déteste.

Jacques (DJ)

Selon Jacques, tout (ou presque) se vaut. Le DJ affirme écouter aussi bien de la musique expérimentale que le top 50 américain. Pour l'expliquer, il opère un parallèle avec sa vision du couple. "Quand il y a un truc que j’aime pas à la première écoute, je me dis que ça doit me fasciner quelque part, parce que ça ne m’ennuie pas, ça m’énerve. C’est comme dans un couple, l’émotion de l’extrême du bien et de l’extrême de la colère se côtoient d’une minute à l’autre. Un couple, c’est merdique quand il y a de l’indifférence, ça devient fade. Là, c’est que ça doit s’arrêter. Mais quand il y a énormément de colère, c’est qu’il peut y avoir de l’amour à tout moment. Donc j’écoute ce que j’aime beaucoup et ce que je déteste."

Ne pas devenir une star

Jacques a beau cultiver un style décalé, il assure ne pas vouloir être le centre de l'attention, et se plaint de la "starification" des DJs. "J’aimerais bien réussir à faire un set de 2 heures et que les gens ne me regardent pas, dansent juste, que ce ne soit pas un spectacle mais quelque chose de normal, avance-t-il. J’aimerais bien que juste la musique suffise à être agréable, sans qu’il y ait besoin de comprendre ce que je fais."

La musique est à la base une transmission, une façon d'exprimer ce que tu ressens sur l'instant

Jacques (DJ)

À l'entendre, Jacques a du mal à saisir l'enthousiasme autour de sa musique. "J’ai déjà été dans le rôle de DJ où les gens te regardent, tu tournes des boutons, tu fais des mini-réglages, raconte l'intéressé. Il n’y a pas de prise de risque en fin de compte, parce que la musique tourne toute seule. Ce qui fait que lorsque j’arrive avec un truc que je compose de A à Z devant les gens, ça paraît fou, un truc que personne ne fait, alors qu’en fait, c’est ce qu’est la musique à la base, à savoir, une transmission, une façon d’exprimer ce que tu ressens sur l’instant." 

Il faut connaître la musique pour se rendre compte à quel point je suis un imposteur.

Jacques (DJ)

Philosophe dans l'âme, Jacques essaie de garder du recul, et ne se voit pas comme un précurseur ou un révolutionnaire : "Les gens vont me créditer en disant ‘C’est lui qui invente ça’, mais il ne faut pas que je les crois, parce que ce n’est pas vrai. On fait tout le temps tous la même chose de toute façon. Je n’ai pas de prétention. Surtout que plus je suis fier de moi, moins j’ai d’inspiration." Jacques avoue reproduire certains champs harmoniques, suites d'accord et rythmes avec lesquels il est à l'aise : "Quelqu’un qui ne connaît pas la musique va penser que c’est toujours différent. Il faut connaître la musique pour se rendre compte à quel point je suis un imposteur", dit-il en riant. Certainement inspiré, Jacques sera encore sur les routes tout l'automne.

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