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Le retour de la doctrine Monroe : comment les États-Unis veulent reprendre la main en Amérique latine

Marco Rubio entame une tournée en Colombie, en Équateur et au Pérou pour renforcer les liens sécuritaires, commerciaux et stratégiques entre Washington et trois gouvernements alliés. Derrière la lutte contre le narcotrafic, les États-Unis cherchent aussi à contenir l'influence croissante de la Chine en Amérique latine.

Marco Rubio et son épouse Jeanette Dousdebes quittent l'aéroport international Ernesto Cortizzo de Barranquilla, en Colombie, le 9 septembre 2026.

Crédit : Fernando Vergara / POOL / AFP

Eléonore Aparicio

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De la Colombie au Pérou, en passant par l'Équateur, le secrétaire d'État des États-Unis, Marco Rubio, visite cette semaine trois gouvernements particulièrement proches de Washington. Derrière les discussions sur le narcotrafic et le commerce se dessine une ambition plus large : profiter du virage politique de plusieurs pays de la région pour réaffirmer la prééminence américaine, notamment face à la Chine. Reste à savoir jusqu'où cet alignement politique peut se transformer en influence durable. 

Marco Rubio ne cache pas l'ambition de son déplacement. "Nous synchronisons nos efforts pour protéger notre hémisphère des menaces transnationales et régionales", a-t-il déclaré dans une tribune. Si l'administration américaine a choisi d'entamer cette tournée de trois jours en Colombie, en Équateur et au Pérou, c'est avant tout parce que leurs dirigeants entretiennent désormais des relations particulièrement étroites avec Washington. 

Commerce et lutte contre le "narcoterrorisme"

Officiellement, l'administration Trump présente la tournée comme un moyen de renforcer ses partenariats avec Bogota, Quito et Lima autour de trois dossiers : la lutte contre le "narcoterrorisme", les relations commerciales et, en Colombie, l'aide après le puissant séisme du mois d'août. Le département d'État promet plus largement de défendre un hémisphère occidental "sûr, prospère et démocratique". 

Mais le voyage intervient dans un contexte beaucoup plus vaste. Après plusieurs années durant lesquelles la gauche a gouverné une large partie du continent, Washington bénéficie aujourd'hui de l'arrivée ou du maintien au pouvoir de dirigeants idéologiquement proches de Trump. La Colombie d’Abelardo de la Espriella, le Pérou de Keiko Fujimori et l’Équateur de Daniel Noboa offrent ainsi à l’administration américaine une occasion de consolider un axe de partenaires dans une région que les États-Unis considèrent de nouveau comme une priorité stratégique.

En Colombie, reconstruire une alliance

La première étape de la tournée illustre particulièrement ce changement. Les relations entre Washington et Bogotá s’étaient tendues sous la présidence de gauche de Gustavo Petro. Avec son successeur Abelardo de la Espriella, investi début août, les États-Unis retrouvent au contraire un interlocuteur déterminé à renouer avec la coopération sécuritaire historique entre les deux pays.

À Barranquilla, le président colombien a demandé aux États-Unis davantage d’équipements, de renseignement et de formation pour lutter contre le narcotrafic. Son gouvernement envisage notamment l'utilisation de drones et de radars et promet de reprendre la fumigation des cultures de coca, de détruire les laboratoires de cocaïne et de poursuivre les chefs des organisations criminelles. 

Rubio a promis une coopération renforcée, tout en précisant que l'aide américaine prendrait la forme d'équipements, de renseignement et de formation plutôt que d'un déploiement de troupes, rapporte Reuters. Washington et Bogotá ont également annoncé une coopération dans deux secteurs particulièrement stratégiques : le nucléaire civil et les minerais critiques.

La sécurité sert donc de porte d'entrée à une relation beaucoup plus large. La Colombie espère parallèlement obtenir un assouplissement des droits de douane américains de 12,5% entrés en vigueur en juillet, tandis que Rubio a déclaré vouloir conclure prochainement des accords commerciaux avec les trois pays de sa tournée.

Un "bouclier des Amériques"

Le même modèle apparaît au Pérou. Avant même son arrivée à Lima, Rubio a annoncé l'intégration du pays au "Escudo de las Américas", ou "Bouclier des Amériques", initiative lancée par Donald Trump pour coordonner des gouvernements de la région contre les organisations criminelles transnationales. Le Pérou de Keiko Fujimori rejoint ainsi un dispositif auquel participent plusieurs gouvernements proches de Washington.

Rubio insiste également sur le nouveau statut du Pérou comme important allié des États-Unis hors OTAN. La coopération sécuritaire se double là encore d'une dimension économique : Washington et Lima ont signé en février un mémorandum sur les minerais critiques, et l'agence américaine de financement du développement, la DFC, a depuis engagé cinq millions de dollars dans le secteur minier péruvien.

L'Équateur constitue le troisième élément de cette architecture. Les liens militaires avec le gouvernement de Daniel Noboa se sont considérablement renforcés sur fond d'explosion de la violence liée au narcotrafic. Pris séparément, chacun de ces accords pourrait relever de la diplomatie bilatérale classique. Mis bout à bout, ils dessinent autre chose : un réseau de gouvernements disposés à approfondir simultanément leur coopération militaire, commerciale et stratégique avec Washington.

La Chine en arrière-plan

Dans un texte publié à l'occasion de son départ, Rubio affirme que les États-Unis veulent garantir que l'avenir de la région reste sous le "contrôle souverain" des pays latino-américains. Mais il oppose directement les investissements américains à ceux liés au pouvoir chinois. À propos du Pérou, il accuse les projets soutenus par le Parti communiste chinois de menacer la transparence, les cadres juridiques et la sécurité des données, tandis que les entreprises américaines offriraient, selon lui, des investissements ouverts et respectueux de la souveraineté péruvienne.

La formulation éclaire une dimension essentielle de la stratégie américaine. La lutte contre le narcotrafic n'est pas seulement un enjeu de sécurité intérieure : elle fournit à Washington un moyen de reconstruire des alliances politiques qui peuvent ensuite être étendues aux infrastructures, à l'énergie, aux minerais critiques ou au commerce.

C'est précisément sur ces terrains que la Chine a considérablement développé sa présence en Amérique latine au cours des dernières décennies. La question pour Washington n'est donc plus simplement d'avoir des gouvernements amis, mais de redevenir suffisamment attractif économiquement pour empêcher ces partenaires de dépendre davantage de Pékin.

La Colombie en offre déjà une illustration : les accords annoncés avec Washington portent notamment sur les minerais critiques et le nucléaire, deux secteurs au cœur de la compétition économique et technologique entre les États-Unis et la Chine.

Une stratégie qui a ses limites

Cette volonté de réaffirmer la primauté américaine dans l’hémisphère est parfois rapprochée d’un retour de la doctrine Monroe. Le Wall Street Journal évoque à ce propos une "Donroe Doctrine", contraction de Donald Trump et Monroe, pour décrire la volonté du président américain de replacer les États-Unis au centre des rapports de force sur le continent.


Mais le quotidien économique souligne également une faiblesse potentielle de cette stratégie : l’usage des droits de douane, des pressions économiques et du rapport de force peut inquiéter les partenaires que Washington cherche à rapprocher. Les États-Unis réclament à leurs partenaires un rapprochement stratégique tout en leur imposant parallèlement des contraintes économiques. La Colombie, par exemple, demande précisément à Washington de suspendre de nouveaux droits de douane qui frappent ses exportations. 

À terme, une politique américaine jugée trop coercitive pourrait paradoxalement encourager certains pays latino-américains à maintenir, voire à renforcer, leurs relations économiques avec la Chine. Surtout la proximité entre gouvernements ne garantit pas à elle seule un recul de la Chine. Pékin dispose désormais d'intérêts commerciaux, miniers et infrastructurels suffisamment importants en Amérique du Sud pour que les gouvernements de la région aient intérêt à conserver des relations avec les deux grandes puissances.  

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