Quand Uber surfe sur la peur de l'agression nocturne pour faire sa pub

TÉMOIGNAGES - Dans sa dernière campagne publicitaire, Uber promet d'offrir des trajets en toute sécurité à ses clientes. Mais la réalité n'est pas aussi lisse. 5 femmes partagent leur expérience auprès de RTL.fr.

Uber a reconnu avoir reçu "au moins" 5 plaintes pour viols et 170 pour agressions sexuelles, aux États-Unis, entre 2012 et 2015
Crédit : SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Uber a reconnu avoir reçu "au moins" 5 plaintes pour viols et 170 pour agressions sexuelles, aux États-Unis, entre 2012 et 2015

À l'arrière du véhicule, la jeune femme semble à l'aise. Elle regarde par la fenêtre, l'air très frais alors que l'obscurité au-dehors suggère que la nuit est bien avancée. Sa tenue attire l'oeil : une longue tunique rouge, découvrant ses mollets, surmontée d'un capuchon, ses longs cheveux ondulés s'en échappant. Très vite, l'analogie saute aux yeux. Elle incarne une version "adulte" du Petit Chaperon Rouge. Au milieu de l'affiche, on peut lire "Uber rassurée", avec le slogan : "Voyagez en toute sécurité, de jour comme de nuit".

Cette publicité fait partie d'une campagne de la rentrée 2016 imaginée par l'agence Marcel, affiliée à Publicis, pour Uber. Il s'agit du fameux service de VTC ayant entraîné une véritable guerre de la part des taxis. Ces véhicules proposent des courses à prix cassés par des chauffeurs professionnels indépendants, commandées via une application reposant sur la géolocation et la mise en relation directe du client au chauffeur. Malgré une sécurité poussée, des conducteurs peuvent avoir un comportement inapproprié, voire, harceler ou agresser une passagère.

Promettre le tout-sécuritaire

Les contes de fées sont rarement idylliques. Sur Twitter, l'affiche au Petit Chaperon Rouge interloque quelques-uns, reprochant à l'entreprise de faire sa publicité sur le dos de la peur du viol. À cela, son porte-parole rétorque à RTL.fr que cette allégorie "est un clin d'oeil publicitaire sur le fait d'être rassuré par tous ces avantages technologiques (vérification des identités, géolocalisation...) qui aident à améliorer la sécurité". 

Il se réfère à deux choses. La première est le fait qu'en commandant un Uber, on a accès au profil du conducteur, avec son nom, sa photo et sa plaque d'immatriculation. Uber masque les numéros de téléphone, aussi bien de ses passagers que de ses conducteurs. La seconde est l'option "prévenir mes amis de mon heure d'arrivée", possible grâce à la géolocalisation. Vos proches, pourvu qu'ils aient un compte Uber, peuvent suivre votre course en direct.

Uber a aussi mis en place un système de note détaillé, qui permet de signaler si son chauffeur "n'a pas été professionnel". Une appellation fourre-tout. "Il est toujours conseillé au passager/chauffeur prétendant avoir été agressé de porter plainte auprès des services de police. Nous fournissons ensuite toutes les informations en notre possession aux forces de l'ordre, relate le porte-parole de Uber à RTL.fr. Lorsque les allégations semblent être étayées, le compte du chauffeur/passager mis en cause est alors suspendu, le temps que la justice éclaire les faits."

"Pas de risque zéro"

Malgré toutes ces précautions et promesses, les femmes sont parfois victimes de mauvaises expériences durant leurs trajets Uber. Il arrive que des chauffeurs se prêtent à des questions intrusives, remarques déplacées, suggestions sans équivoques, ou aillent jusqu'au harcèlement ou à l'agression.

Le risque zéro n'existe malheureusement pas

Porte-parole d'Uber

Uber est pleinement conscient de ces risques, malgré ce que laisse suggérer l'affiche avec le Petit Chaperon Rouge. Le porte-parole de l'entreprise a assuré à RTL.fr ne pas détenir de statistiques concernant les signalements pour harcèlement ou agression sexuelle, ni les suspensions de chauffeurs pour ce genre de cas. "Au regard des 1,5 million d'utilisateurs, c'est tout à fait marginal, insiste-t-il. Le risque zéro n'existe malheureusement pas, mais heureusement la technologie permet de le réduire drastiquement."

Au printemps dernier, la version américaine de Buzzfeed a dit avoir eu accès au logiciel de signalement d'Uber, et y avoir compté plus de 6.000 réclamations mentionnant une "agression sexuelle". Face à la polémique, Uber a reconnu avoir enregistré "au moins" 5 plaintes pour viols et 170 pour agressions sexuelles, aux États-Unis, entre 2012 et 2015.

Des questions intrusives aux propos déplacés

En France aussi, les chauffeurs peuvent dépasser les bornes. Mélanie*, consultante parisienne de 25 ans, en a fait l'amère expérience en juin 2016. Alors qu'elle part d'un concert pour rentrer en banlieue, son chauffeur multiplie les sorties malaisantes : "J'aimerais bien faire un détour pour rester plus longtemps", "Vous habitez chez vos parents ? Votre mère est aussi bien faite que vous ?", "Vous faites du sport pour avoir un corps comme ça ?" "J'avais l'impression d'être à la merci du chauffeur car je me retrouve dans sa voiture, tard, sur le périphérique, explique Mélanie à RTL.fr. Je n'avais pas d'autre solution que de faire passer le temps en acquiesçant à ses remarques, sans renchérir."

Il m'a déposée devant chez moi et a bien attendu de voir où je rentrais

Jeune femme anonyme

"Il était 3 heures du matin et il m'a dit que j'étais jolie au moment de rentrer, m'a demandé ce que je faisais là - il était venu me chercher devant un bar gay", raconte Patricia*, 22 ans, à RTL.fr. Quand le chauffeur apprend qu'elle n'a pas le permis, il lui dit : "Ne t'inquiète pas, je vais te donner des cours", tout en lui adressant un clin d’œil. L'homme ne s'arrête pas là. Il demande à sa cliente où elle habite, jette un œil à l'application pour voir l'adresse qu'elle a demandée : "Oh ! Pas loin de chez moi en plus ! Ça va me donner envie de revenir souvent dans ce coin-là !", sort-il, avec un autre clin d’œil. "Il m'a déposée devant chez moi et a bien attendu de voir où je rentrais", raconte la jeune femme, utilisatrice "occasionnelle" d'Uber depuis un an et demi. 

D'autres chauffeurs vont jusqu'aux propositions indécentes. Cet hiver, Hannah explique à son conducteur que son ex-petit ami refuse de dormir avec elle ce soir-là. "La voiture arrive bientôt chez moi quand mon Uber me dit en souriant : 'Votre ex n'a peut-être pas voulu dormir avec vous mais je peux prendre sa place !' Je lui ai dit que je souhaitais dormir seule avec mon chat et s'en est suivi un silence gênant, puis je suis rentrée chez moi."

Des failles dans le système de sécurité

La technologie d'Uber n'est donc pas infaillible. Le système de numéros anonymisés a été mis en place en France "il y a plus d'un an". Mais cela n'est pas suffisant. Juliette, journaliste de 22 ans, affirme avoir été contactée par son chauffeur après une course de décembre 2015. "Très sympa" pendant le trajet, il lui a envoyé des SMS une fois qu'elle était rentrée chez elle : "Je vous trouve très belle" et "Vous me plaisez beaucoup".

Une heure plus tard, il l'a appelée sur son portable. "Je me suis levée, j'ai vérifié que ma porte était bien verrouillée et je suis repartie me coucher, raconte-t-elle à RTL.fr. Je me souviens m'être endormie assez nerveuse. Quelques jours après, j'ai croisé une voiture qui ressemblait à un VTC devant mon immeuble et j'avoue y avoir pensé."  Quand on évoque ce cas, le porte-parole d'Uber imagine "un bug, ou un appel hors-course pour récupérer un objet". La seconde possibilité n'est pas avérée, à en croire Patricia. 

Une expérience similaire pour Tiphaine*, Dijonaise de 18 ans : "Le chauffeur me draguait ouvertement en disant qu'il m'avait matée avant de prendre ma course. Il continuait le long du chemin et posait des questions plutôt indiscrètes."

Stratégies d'évitement

Des 5 jeunes femmes ayant témoigné auprès de RTL.fr, seule Mélanie a signalé son incident à Uber. Elle a même eu une interlocutrice au téléphone, qui l'a assurée de la prise en charge du dossier. Mélanie n'a jamais été tenue au courant. "Pourquoi un onglet 'Harcèlement de la part du chauffeur' n'existe pas dans les options de 'mécontentement' ?", s'agace-t-elle.

"Je me suis dis que c'était inutile et que ça n'allait rien changer", explique Tiphaine. Juliette a quant à elle été découragée par l'ergonomie de la plateforme de signalement. Sur les 5 témoins, toutes, à l'exception de Hannah, connaissent d'autres femmes ayant été harcelées par des chauffeurs Uber. "On n'en rigole pas vraiment, on trouve ça assez lourd qu'on ne puisse plus prendre un taxi sans être regardée et abordée seulement parce que nous sommes des filles", soupire Tiphaine. Juliette raconte que sa sœur et ses amies, âgées de 16 à 18 ans, rencontrent "régulièrement" ce genre de situation, ainsi que des "connaissances croisées au bureau ou en soirée". Patricia évoque "des filles contactées par texto".

"Il n'y a aucune réaction d'Uber lorsqu'on leur signale un problème de comportement", s'emporte Mélanie. Alors, les femmes s'adaptent. Juliette ne prend plus de Uber seule. Hannah "ne raconte plus sa vie amoureuse aux conducteurs". Patricia dit "faire encore plus attention" quand elle parle aux chauffeurs et "met de moins en moins de jupe". 

À croire que Uber nous protège des loups dehors car nous nous habillons de manière légère

Hannah trouve d'ailleurs que l'affiche au Petit Chaperon Rouge "n'est pas une bonne idée" : "Dans le conte, c'est de sa faute si elle meurt, à cause de son comportement. À croire que Uber nous protège des loups dehors car nous nous habillons de manière légère." "Où est le grand méchant loup ?", se demande quant à elle Patricia.

*Les prénoms suivis d'une astérisque ont été modifiés 

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2016-10-19 10:30:00
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