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Pesticides : marathon judiciaire pour des salariés intoxiqués puis licenciés

Quatre anciens employés d'une coopérative agricole se portent en justice après avoir été gravement intoxiqués par des semences traités avec un pesticide interdit d'usage.

Des pesticides sont versés sur un champ de pommes de terre à Godewaersvelde (Nord) le 30 mai 2012. (archives)
Des pesticides sont versés sur un champ de pommes de terre à Godewaersvelde (Nord) le 30 mai 2012. (archives) Crédit : AFP / PHILIPPE HUGUEN
La rédaction numérique de RTL
et AFP

Malades puis licenciés après avoir été intoxiqués par des pesticides dont ils avaient dénoncé l'utilisation sur des céréales, quatre anciens salariés de la puissante coopérative bretonne Triskalia sont engagés depuis cinq ans dans un marathon judiciaire qui a révélé une utilisation contestable de produits chimiques dans l'agroalimentaire.

Des économies qui coûtent cher

L'histoire du litige commence en 2008.  Le site où ils sont employés, à Plouisy dans les Côtes d'Armor, est alors en pleine restructuration pour donner naissance à Triskalia. Laurent Guillou et Stéphane Rouxel, employés par la société de nutrition animale Nutréa, alertent leur hiérarchie: 18.000 tonnes de céréales stockées dans un silo avant de servir à la fabrication d'aliments pour bétail "commencent à pourrir". Thierry Thomas, un éleveur voisin, se souvient que "le tas, haut d'une vingtaine de mètres (...) grouillait de charançons".

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Une infestation qui s'explique, pour Laurent Guillou, par des soucis d'ordre économique: "On avait utilisé beaucoup de gaz pour sécher les céréales après un été pourri. Le responsable du site a voulu se rattraper en coupant les ventilateurs" habituellement utilisés pour refroidir les grains et éviter la prolifération d'insectes. Pour tenter de les rendre utilisables, un pesticide interdit d'usage, le Nuvan Total, est injecté fin 2009 dans les céréales, qui seront manipulées sans protection par Laurent Guillou et Stéphane Rouxel, expliquent-ils. 

Comme le chauffeur Claude Le Guyader et l'employé Pascal Brigant, ils contractent rapidement les symptômes (saignements, vomissements, maux de tête, fatigue intense...) du syndrome "d'hypersensibilité chimique multiple", maladie chronique et invalidante mais qui n'est pas reconnue en France.

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Les pesticides et leurs effets néfastes Crédit Image : dailymotion | Crédit Média : Sabrina Blanchard, Anne-Claire Huet / AFP Vidéographie / AFP | Durée : | Date :

Surdosage coupable

Pendant ce temps, "le stock de céréales a été livré comme prévu aux éleveurs de porcs et de volailles", des tests n'ayant pas révélé la présence de résidus de Nuvan Total, relève un rapport du Sénat. Toutefois, un rapport du 22 mai 2009, relève des "incidents en élevage de porcs". Une source proche du dossier assure aussi que les centaines de pigeons qui colonisaient le site ont disparu "pendant un an".

Après des arrêts de travail, les salariés reprennent le chemin de l'usine. Mais en 2010, des céréales sont traitées avec un pesticide surdosé. Les symptômes réapparaissent: "En 2010, ça a été le cauchemar", témoigne Stéphane Rouxel, "j'ai pris peur à cracher du sang comme ça".

On a du mal à comprendre comment une entreprise condamnée pour 'faute inexcusable' puisse être exonérée de toute faute pénale

Un représentant syndical
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Les travailleurs intoxiqués, soutenus par le syndicat SUD Solidaires, en appellent alors à la justice. Si le tribunal des affaires sociales (TASS) de Saint-Brieuc a reconnu en septembre 2014 la "faute inexcusable" de Nutréa pour l'intoxication en 2010 de MM. Rouxel et Guillou, ces derniers, déclarés inaptes au travail puis congédiés, contestent aussi leur licenciement. Surtout, les quatre ex-salariés ont de nouveau porté plainte pour "mise en danger d'autrui" le 12 juin auprès du tribunal de grande instance de Saint-Brieuc, qui avait classé sans suite une première plainte similaire déposée en 2010. Cette fois, le tribunal a jugé la plainte recevable. "Les consommateurs ont le droit de savoir" ce qu'ils ont ingéré en consommant des animaux ayant mangé les céréales traitées, "c'est pour ça qu'on fait autant de bruit", explique Stéphane Rouxel. "Il y a eu réellement des faits très graves, on a du mal à comprendre comment une entreprise condamnée pour 'faute inexcusable' puisse être exonérée de toute faute pénale", estime Serge Le Quéau, responsable local de SUD-Solidaires.

Un drame supplémentaire se mêle à l'affaire

Depuis près d'un an, le combat de ces anciens salariés se double de celui d'Edith Le Goffic, qui demande au TASS de Saint-Brieuc de reconnaître en accident du travail le suicide de son époux, chauffeur chez Nutréa-Triskalia à Plouisy. Le 21 mars 2014, Gwénaël Le Goffic, 41 ans, a été retrouvé pendu à son camion. Arrêté quelques mois pour dépression, il avait été, en janvier 2014, victime d'un accident du travail en déchargeant un aliment médicamenteux. "Une poussière dans l'oeil due à un courant d'air", note la direction sur la déclaration d'accident du travail, assurant se fonder sur les affirmations de M. Le Goffic. "Quand il a reçu l'aliment sur le visage, ça l'a brûlé, son champ de vision s'est rétréci", réplique sa veuve, assurant qu'il avait  été "touché physiquement" lors des traitements des céréales en 2009 et 2010.

Le jour de son accident, il avait ramené l'étiquette de l'aliment "en me disant: 'Celle-là, faut qu'on la garde'", raconte-t-elle. A la gendarmerie, lorsqu'elle récupère le mot d'adieu de son mari, écrit sur une étiquette similaire, l'accident lui revient à l'esprit. "Pour moi, il m'a laissé un message: 'Reviens là-dessus'". Nicolas Douillard, DRH de Nutréa, dément tout lien entre le suicide de M. Le Goffic et son travail, s'appuyant sur un rapport en ce sens de l'inspection du travail.  Côté politique, le conseiller régional EELV René Louail a indiqué que son parti demanderait "une commission d'enquête nationale et européenne" sur Triskalia, qui compte 4.800 salariés, 18.000 agriculteurs adhérents, pour 2,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2013.

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2015-07-17 11:49:00
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