Il n'y a pas de "dérapages" ni de "crimes passionnels", juste des violences faites aux femmes

ÉDITO - Euphémismes, descriptions désavantageuses et expressions douteuses comme "crime passionnel" feraient bien de disparaître du jargon journalistique.

Jean-Michel Maire a embrassé les seins d'une invitée contre sa volonté sur le plateau de Touche pas à mon poste vendredi 14 octobre.
Crédit : Capture Youtube
Jean-Michel Maire a embrassé les seins d'une invitée contre sa volonté sur le plateau de Touche pas à mon poste vendredi 14 octobre.

35h de direct et une agression sexuelle. Dans la nuit du 13 au 14 octobre, Cyril Hanouna et sa bande de Touche Pas À Mon Poste s'étaient donné pour objectif de battre le record du plus long temps d'antenne à la télévision française. Entre jeux bon enfant et blagues plus ou moins potaches, un incident, au milieu de la nuit. Soraya Riffy, jeune danseuse orientale originaire de Marseille, est entourée de Jean-Michel Maire et du présentateur. Le premier s'avance pour lui faire un bisou sur la bouche, encouragé par son boss. Elle refuse, penche la tête de côté pour l'éviter. Elle finit par tendre sa joue, mais, tant qu'à faire, il l'embrasse sur le sein droit.

Une fois la France réveillée, la polémique enfle sur les réseaux sociaux. Le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel reçoit près de 450 signalements.Il est saisi par Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l'Enfance et des Droits des femmes. Soraya Riffy temporise de son côté. Elle fait savoir qu'elle ne portera pas plainte, ne voulant pas "prendre de l'argent ni briser [la] carrière" de Jean-Michel Maire, qui ne brille déjà pas d'ordinaire par sa finesse dans l'émission (C'est un "rôle" pour la télévision nous dira-t-on). 

La culture du viol, épisode 486

J'entends déjà les trolls s'énerver en disant qu'il ne s'agissait pas d'une agression sexuelle. Eh bien, si. Le Code pénal condamne les agressions sexuelles et la jurisprudence dit qu'on peut parler d'agression sexuelle (distinguée du viol) "dès lors que sont établis des attouchements ou des caresses de parties du corps de la victime ayant une connotation sexuelle, des frottements d’un sexe sur une partie du corps d’une victime, ou des baisers sur le corps".

De leur côté, des médias ont qualifié cette agression de "dérapage", ou de "séquence polémique". Alors, chaussons nos plus belles lunettes à écailles et consultons le Larousse pour savoir exactement ce qu'est un dérapage : "désigne l'acte de déraper". Ok, regardons la définition de "déraper" : "glisser dans une direction oblique". Un peu comme ça : 

Deuxième sens : "prendre un caractère ambigu, dangereux, grossier, etc : la conversation a dérapé" Ok, on se rapproche. Troisième sens : "s'écarte de ce qui est normal, attendu, prévu et contrôlé". Mouais. Bon, on n'y est pas, hein ? 

Alors, pourquoi les médias ont-ils tant de mal à parler d'agression sexuelle, alors que la jurisprudence abonde en ce sens ? Voici 4 débuts de réponse. 1) Parce que ça reste tabou 2) Parce que la culture du viol nous pousse sans cesse à minimiser les agressions subies par les femmes 3) Parce que ces mots font peur 4) Parce qu'ils donnent l'impression de prendre position en faveur de la victime présumée et/ou de ne pas respecter la présomption d'innocence. Je penche pour les 4 raisons, avec un léger penchant pour la seconde.

Appeler un chat, un chat

Parler d'agression sexuelle revient à simplement relater les faits. Autrement dit : appeler un chat, un chat. N'est-ce pas la base du journalisme ? Quand Ke$ha accuse son producteur, Dr. Luke, de l'avoir droguée, violée, et harcelée moralement, Libé évoque des "déboires juridiques très médiatisés" entre les anciens collaborateurs. La chanteuse voulait se libérer de son contrat avec Sony, maison de disque hébergeant le label de Dr. Luke, pour être sûre de ne plus avoir à travailler avec lui. Déboutée en appel, elle a abandonné ses poursuites, mais n'est jamais revenue sur ses accusations. L'affaire avait fait beaucoup de bruit, suscitant un grand élan de soutien, de la part de stars et d'anonymes.

Dire que Kesha accusait Dr. Luke de "viol", ce n'était pas prendre position en sa faveur, mais être exact, reprendre son chef d'accusation tel quel. Évoquer des "déboires juridiques très médiatisés" revient à minimiser son initiative, voire, la ridiculiser.

Des potentielles victimes transformées en personnages de récit

Cette affaire n'est qu'un exemple parmi tant d'autres (malheureusement). En mai, le monde est devenu fou quand Amber Heard a accusé Johnny Depp de violences conjugales, et demandé le divorce. Le traitement médiatique a été très dur à l'égard de l'actrice. Un portrait publié sur le site de Gala la présentait comme "une beauté blonde qui laisse transparaître une vraie noirceur". Certaines tournures de phrases étaient même à charge, comme celle-ci : "suivant un scénario dont le hasard ne saurait être le seul maître." L'article a depuis été retiré du site, mais le magazine version papier glacé en avait fait paraître un autre, tout aussi douteux, par la suite.

Je l'avais dit sur Twitter à l'époque, et je le répète : "J'ai rarement vu un papier dont le but est clairement de traîner une femme, potentiellement victime de violences, dans le caniveau." Si l'on doit respecter la présomption d'innocence, on se doit aussi de respecter la souffrance potentielle des victimes, en attendant un jugement. Le couple a divorcé à l'amiable, et Amber Heard a reversé l'argent obtenu à deux associations, dont l'une venant en aide à des femmes victimes de violences conjugales.

La manière dont Amber Heard a été dépeinte dans la plupart des médias (on n'était pas loin de la sorcière buvant le sang de petits chatons à chaque pleine Lune) peut être rapproché de la façon dont sont encore trop souvent décrites les victimes de viols ou d'agression sexuelle. Les médias ont tendance à insister sur leur tenue, décrite comme "provocante", "aguicheuse", et/ou à romancer l'agression. Selon la journaliste Natacha Henry, cela est dû au fait que les viols sont en général traités dans la rubrique des "faits divers" : "Pour donner envie de lire ces pages, il faut informer, divertir, et faire pleurer Mme Michu. Il faut créer de bons personnages : la traînée, le barbare, le mec paumé." On simplifie la réalité pour la rendre à la fois plus accessible et plus "attrayante".* 

Le "crime passionnel", cette aberration médiatique

C'est encore pire pour ce qui concerne les "crimes passionnels". Est qualifié de "crime passionnel" "un meurtre ou une tentative de meurtre dont le mobile avancé par le tueur est la passion ou la jalousie amoureuse", selon le Larousse (je jure que cet article n'a pas été sponsorisé par le Larousse). Il est très fréquent que des articles qualifient un meurtre entre conjoints ou compagnons de "crime passionnel".

Là où on n'arrive pas à lâcher l'expression "agression sexuelle", le recours à cette expression ne semble pas poser pas de problème à de nombreuses rédactions. Cette merveilleuse appellation n'est pas, rappelons-le, dans le Code pénal. Juridiquement, elle n'existe pas et n'a donc aucune valeur. L'utiliser, c'est romancer un crime. Cela véhicule l'idée que "par amour", on peut aller jusqu'à "commettre l'irréparable". Un peu comme dans une grande tragédie de Shakespeare. Vous trouvez ça romantique ? Poignant ? Pas moi. À force de vouloir transformer le réel en récit, on le tronque et on le dénature. Et si les journalistes s'en tenaient aux faits ?

*Le viol, un crime presque ordinaire, par Audrey Guiller et Nolwenn Weiller, éditions du Cherche Midi

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2016-10-18 07:00:00
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