Pour le renseignement américain, les géants de la Silicon Valley font le jeu du terrorisme

Le directeur de la NSA estime que les dispositifs de chiffrement des smartphones a empêché son agence de recueillir suffisamment de renseignements pour prévenir les attaques du 13 novembre.

Le Bataclan à Paris après les attentats du 13 novembre 2015
Crédit : JACQUES DEMARTHON / AFP
Le Bataclan à Paris après les attentats du 13 novembre 2015

"Clairement, si on avait su, Paris n'aurait pas eu lieu". Le directeur de l'Agence nationale de sécurité américaine (NSA) est formel. Les attentats du 13 novembre n'auraient pas été perpétrés si les terroristes n'avaient pas utilisé des outils de communications cryptées qui leur ont permis de passer sous les radars de surveillance des services de renseignements.

Dans une interview publiée mercredi 17 février par Yahoo News, Michael Rogers assure que "certaines communications" des terroristes étaient "chiffrées", ce qui a empêché son agence de "recueillir suffisamment de renseignements en amont" pour prévoir les fusillades revendiquées par l'État islamique qui ont fait 130 morts et plusieurs centaines de blessés à Paris et Saint-Denis. "Est-ce que le cryptage rend vraiment plus difficile pour nous d'accomplir notre mission? Oui", a-t-il déploré.

Un bras de fer vieux de plusieurs mois

La sortie du directeur de la NSA intervient au plus fort d'un bras de fer aux États-Unis entre les groupes technologiques et le gouvernement américain sur la protection des données des téléphones. Soutenu par Google et WhatsApp, Apple a refusé mercredi la demande d'une juge californienne de donner accès au FBI au contenu chiffré de l'iPhone 5c d'un des auteurs de l'attaque de San Bernardino, qui a fait 14 morts le 2 décembre en Californie. Depuis iOS 8, le contenu d'un iPhone est illisible par une personne extérieure, pas même par Apple, car la clé de déchiffrement est stockée à l'intérieur du téléphone. Les propriétaires d'iPhone peuvent également activer une option pour effacer automatiquement les données de l'appareil après dix tentatives infructueuses de code PIN. C'est cette sécurité que souhaite contourner le FBI dans l'enquête sur San Bernardino.

Les autorités et les entreprises technologiques s'écharpent depuis plusieurs mois sur le chiffrement des téléphones. Échaudés par les révélations d'Edward Snowden sur la surveillance massive pratiquée par la NSA, les entreprises du numérique refusent d'affaiblir la sécurité de leurs appareils au nom du droit à la vie privée de leurs milliards de clients. Incapables de faire parler des téléphones cryptés, les autorités et les services de renseignement anglo-saxons demandent l'instauration de portes dérobées (backdoors) dans ces logiciels pour pouvoir accéder au contenu d'un téléphone chiffré et espionner des communications. En août dernier, le procureur de Paris François Molins a importé le débat en Europe à la faveur d'une tribune publiée dans le New York Times intitulée "Quand le chiffrement des téléphones bloque la justice".

L'utilisation du chiffrement le 13 novembre n'est pas établie

Dans un article publié vendredi 19 février, Le Monde explique que la police française se heurte aux mêmes difficultés que ses homologues américaine et britannique face "aux codes de verrous très compliqués à casser ou contourner" des "téléphones de dernière génération". Un iPhone 4s saisi dans l'enquête sur les attentats de Paris et celui de Sid Ahmed-Ghlam, dont le projet d'attentat à Villejuif a été déjoué l'an dernier, constituent ainsi des pièces à convictions inviolables pour les enquêteurs. Selon Le Figaro, huit téléphones portables saisis l'an dernier dans des affaires de terrorisme par le parquet de Paris sont toujours inexploitables. Le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve devrait se rendre aux États-Unis en mars pour pousser les entreprises de la Sillicon Valley à assouplir leurs dispositifs de chiffrement avant de porter le dossier au niveau européen. 

À ce jour, l'enquête sur les attentats de Paris n'a pas encore établi que les terroristes ont utilisé un système de cryptage de leurs communications pour organiser leurs attaques. La rumeur de l'utilisation d'une PlayStation 4, basée sur des propos tenus trois jours avant les attentats par le ministre belge de l'Intérieur, n'a jamais été confirméeLe New York Times a évoqué des déclarations de "responsables européens" anonymes, selon lesquels "les attaquants semblent avoir communiqué en utilisant des technologies de chiffrement". L'article a depuis été retiré du site. Les autorités françaises ne sont pas en mesure de confirmer que les terroristes ont protégé leurs communications. L'enquête a seulement prouvé qu'ils avaient communiqué par SMS, via un téléphone retrouvé dans une poubelle près du Bataclan, pour coordonner leurs actions le soir des attentats.

L'État islamique s'intéresse à la cryptographie

Si l'État islamique est passé maître dans l'art de communiquer sur Internet, ses compétences en matière de chiffrement sont moins évidentes, voire sommaires pour certains observateurs. Il est avéré que l'EI incite ses membres à utiliser des outils chiffrés. Wired a publié un guide détaillant les meures de protection des communications que l'EI conseille à ses fidèles. Le groupe terroriste a également utilisé l'application de messagerie Telegram pour diffuser sa propagande. "Ils ont dans leurs rangs des personnes qui connaissent mieux les techniques de communications qu'à l'époque d'al-Qaida. Ils préconisent l'utilisation de réseaux chiffrés pour passer sous les radars des services de renseignement", expliquait en janvier François Paget, secrétaire général adjoint du Clusif, le club de sécurité de l'information français.

Dans sa vidéo de revendication des attaques du 13 novembre diffusée le 24 janvier, l'État islamique a (maladroitement) mis en scène des messages chiffrés selon le protocole PGP, un logiciel de chiffrement gratuit et open-source qui permet d'échanger des messages sans que le contenu soit accessible. Après avoir démontré les incohérences de ces messages, Edward Snowden et plusieurs spécialistes de l'intelligence open-source se sont demandés si l'organisation terroriste ne cherchait pas à influencer le débat sur la cryptologie, de la même manière qu'elle a exacerbé les craintes autour des réfugiés en mêlant des jihadistes au flot de migrants transitant par la Grèce, afin de pousser les puissances occidentales à limiter le chiffrement des téléphones.

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BenjaminHuepro
par Journaliste RTL
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Le directeur de la NSA estime que les dispositifs de chiffrement des smartphones a empêché son agence de recueillir suffisamment de renseignements pour prévenir les attaques du 13 novembre.
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2016-02-18 17:03:00
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