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Bisexualité : "Pour la plupart des gens, ça n'existe pas"

ENQUÊTE - Et si l'idée que l'on se fait de la bisexualité n'était qu'un gigantesque quiproquo ? "Girls" a interrogé des jeunes femmes qui se revendiquent bi, une identité sexuelle peu médiatisée.

Dans Grey's Anatomy, le personnage de Callie Torres est bisexuel
Dans Grey's Anatomy, le personnage de Callie Torres est bisexuel Crédit : ABC
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Camille Kaelblen
Journaliste

Vous souhaitez mettre du piment dans un dîner un peu morose ? Ne cherchez plus : demandez aux invités ce qu'ils pensent de la bisexualité. Patientez quelques instants, puis observez. Et savourez : le flot jusque-là rassurant de la conversation se déversera bientôt sur la table en une tornade de vociférations. 

Bisexualité, harcèlement sexuel ou immigration : même combat. Chacun y va de sa petite idée en ce qui concerne la bisexualité. Le sujet ne laisse pourtant personne indifférent, et réclame plus que jamais que l'on se penche dessus. Certains la trouvent naturelle ou imaginaire. D'autres la trouvent tolérable... quoique ridicule quand une frange de la population estime que c'est une manière de rendre son homosexualité plus acceptable, faire son intéressant, ou encore suivre une mode. La bisexualité, en somme, ne serait qu'un prétexte, un mythe créé de toutes pièces par des personnes en manquent d'attention ou en quête d'identité.

Il arrive que la bisexualité soit un passage, un moyen de faire accepter son homosexualité à son entourage.

Félix Dusseau, sociologue à l'université de Bordeaux
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Pour Félix Dusseau, sociologue à l'université de Bordeaux et auteur d'un mémoire sur la bisexualité en France, ces idées sont loin de faire complètement fausse route. "Il arrive que la bisexualité soit un passage, le moyen de faire accepter à son entourage une homosexualité difficile à avouer", concède-t-il. Mais ces arguments ne sont pas suffisants pour réduire la bisexualité à peau de chagrin. "Il existe de nombreuses façons d'être bisexuel, en fonction de l'âge par exemple, mais aussi du degré d'intensité", analyse le sociologue.

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Dans ses travaux, Félix Dusseau dresse ainsi une typologie complète de la notion, qui va de la "bisexualité fantasmée", vécue comme un simple désir voué à rester silencieux, à la revendication d'une bisexualité effective, où l'individu est attiré à la fois sexuellement et affectivement par des personnes des deux sexes.

Un sujet tabou en France

Alors que l'homosexualité est de plus en plus acceptée en France, la bisexualité reste souvent associée à une définition fumeuse aux contours trop flous. Clémence, étudiante en biologie de 25 ans, a fait son coming-out bi il y a quelques années. Chaque fois qu'elle en parle autour d'elle, la jeune femme se frotte à la même réaction : de l'incompréhension. "Ma bisexualité intrigue", explique-t-elle "Pour la plupart des gens, c'est comme si cela n'existait pas", sourit-elle.

Si la bisexualité peine autant à se frayer un chemin au sein des pratiques sexuelles, c'est aussi "qu'elle est invisible au premier abord", argumente Félix Dusseau. "Quand on voit une femme avec une femme, on se dit qu'elle est lesbienne. Quand elle est avec un homme, qu'elle est hétéro. Jamais la bisexualité n'entre en compte", explique-t-il.

Pour Clémence, c'est en partant vivre plusieurs mois à Barcelone, en Espagne, que le déclic a enfin pu avoir lieu. "En voyage, loin de chez soi, les rencontres se font beaucoup plus simplement", explique-t-elle. Après plusieurs années à se poser des questions sans oser réellement franchir le cap, elle a vécu cette expérience comme le moyen de réaliser une partie d'elle-même, celle qu'elle n'arrivait pas à faire sortir dans son environnement habituel.

Mettre un mot sur sa sexualité, une étape cruciale mais souvent tardive

Si le concept de bisexualité semble si poreux, c'est que l'identification à cette sexualité ne coïncide pas forcément avec la pratique. "À l'adolescence, certains vont essayer des choses avec une personne du même sexe mais ne définiront pas cela comme de la bisexualité, parce qu'ils l'ont fait avec un pote, une amie. Dans ces cas-là, c'est le statut qui l'emporte sur le sexe", explique Félix Dusseau. "À l'inverse, d'autres se diront bisexuels sans pour autant avoir eu de relations avec quelqu'un du même sexe qu'eux", poursuit-il.

Le mot "bisexualité" a beau renvoyer à des réalités très différentes, il permet pourtant à certains de se reconnaître, de mieux se définir. C'est le cas de Jenifer. Cette jeune femme de 29 ans aura attendu de longues années avant de découvrir ce terme, surgi au hasard de recherches en ligne et d'oser s'y identifier. Un moment qu'elle décrit comme libérateur : "Ce jour-là, j'ai compris que je n'étais pas la seule, que d'autres gens ressentaient la même chose que moi. J'ai enfin mis un mot sur qui j'étais", se souvient Jenifer.

Quand je dis [aux gens] que je n'ai pas envie de choisir, ils sont perturbés.

Clémence, 25 ans
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De son côté, Clémence pense que c'est parce que les gens veulent classer à tout prix les individus, les étiqueter, que la bisexualité est si difficile à concevoir. "J'ai remarqué que les gens me disaient souvent la même chose : “Je comprends pas, tu as testé les deux, tu devrais savoir ce que tu préfères, non ?' Comme si c'était inconcevable d'aimer les deux. Et quand je leur dis que je n'ai pas envie de choisir, ils sont perturbés", confie-t-elle.

"Au cours de mes entretiens, je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui n'avait pas de préférence pour un sexe ou l'autre", relativise Félix Dusseau. Comme Clémence, la plupart des bisexuels aiment des aspects différents en fonction du sexe. "Quand je suis en couple avec une fille, j'aime la fluidité de la communication. Les filles comprennent souvent plus vite certains non-dits", explique-t-elle. "Quand je suis avec un mec, j'adore le sexe, et aussi le fait de me sentir protégée. Chacun a ses bons côtés !", explique-t-elle.

La bisexualité, ce n'est pas l'hypersexualité

Pour Félix Dusseau, "ce que l'on reproche à la bisexualité, c'est surtout d'être le miroir de ce dont on a peur dans le couple". De ce point de vue, la bisexualité peut-être perçue comme une porte ouverte vers le libertinage, les plans à trois ou l'infidélité.

Cet amalgame entre bisexualité et sexualité débridée agace Jenifer. "Quand on parle de bisexualité, dans l’esprit des gens, on touche à l'hypersexualité. L'idée que, pour nous, le monde entier serait une cour de récré. Ce n'est pas le cas ! Je suis moi-même quelqu'un de réservée, avec une conception traditionnelle du couple et de la fidélité", assure-t-elle.

On reproche à la bisexualité d'être un miroir de nos peurs dans le couple

Félix Dusseau, sociologue à l'université de Bordeaux
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Jenifer se souvient ainsi d'une expérience sur un site de rencontres. "Dans ma bio, j'avais mentionné le fait que j'étais bi. Aussitôt, plusieurs couples hétéros sont venus me parler en me proposant un plan à trois. Comme si être bisexuel, c'était forcément aimer les hommes PLUS les femmes", soupire-t-elle.

Selon Félix Dusseau, l'appétit et la curiosité sexuels dépendent surtout du tempérament de chacun et ne peuvent être réduits à un seul critère. Les données chiffrées en la matière sont rares. Seule une enquête du Contexte de la sexualité en France (CSF), datant de 2006, établissait une corrélation entre homo-bisexualité et nombre de partenaires sexuels. Dans cette étude, les hommes hétérosexuels français déclaraient avoir eu 8,6 partenaires sexuels au cours des quatre dernières semaines contre 10,4 pour les hommes homo-bisexuels.

Des chiffres à prendre avec des pincettes, puisqu'ils concernent aussi bien les homosexuels que les bisexuels. Mais qui pourraient s'expliquer facilement : plus on pratique le libertinage, l'échangisme ou les plans à trois, et plus les chances d'avoir eu des rapports avec une personne du même sexe sont élevées.

Du scepticisme jusque dans la communauté gay et lesbienne

Le dernier rempart qui enserre la notion de bisexualité trouve ses fondations dans l'histoire contemporaine, en particulier celle des mouvements de libération sexuelle du siècle dernier. "La bisexualité a toujours existé en tant que pratique", affirme Félix Dusseau, mais son apparition sur la place publique est très récente. "La révolution sexuelle embrayée dans les années 1960 a été teintée de lutte des classes, d'un impératif de faire corps avec la cause homosexuelle face à une hétérosexualité dominante", décrypte le sociologue.

Malgré cette histoire commune, il y a souvent de l'eau dans le gaz entre les communautés gay et bisexuelle. "Certaines militantes lesbiennes sont aussi des féministes convaincues et voient parfois d'un mauvais œil 'les petites hétéros' qui couchent pour prouver qu'elles sont ouvertes alors que de leur côté, les lesbiennes cherchent des relations plus basées sur l'affectif", explique-t-il.

Jenifer affirme ainsi avoir été confrontée à cette discrimination sur les sites de rencontres : "Certains profils de femmes portent explicitement la mention 'bi, s'abstenir'", se désole-t-elle. Autour de la bisexualité, les langues se délient certes de plus en plus, mais beaucoup de chemin reste encore à faire.

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ENQUÊTE - Et si l'idée que l'on se fait de la bisexualité n'était qu'un gigantesque quiproquo ? "Girls" a interrogé des jeunes femmes qui se revendiquent bi, une identité sexuelle peu médiatisée.
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2017-01-17 07:00:00
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