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Menaces, insultes, harcèlement... Victimes de violences sur internet, des femmes témoignent

TÉMOIGNAGES - D'après un rapport de l'ONU, les violences en ligne touchent une très grande majorité de femmes dans le monde. Mais beaucoup de victimes, confrontées à ce problème, ne savent pas comment réagir.

Menaces, insultes, harcèlement... Victimes de violences sur internet, des femmes témoignent
Menaces, insultes, harcèlement... Victimes de violences sur internet, des femmes témoignent Crédit : ALAIN JOCARD / AFP
CharlieVandekerkhove
Charlie Vandekerkhove
Journaliste RTL

73% des femmes à travers le monde ont déjà été victimes de violences sur internet. C'est le constat établi par un rapport publié le 24 septembre par la 'Broadband Commission' des Nations Unies, une commission sur le haut débit chargée du développement numérique. Portée par le Groupe de travail sur les questions de genre de la Commission, cette étude montre également qu'en Europe, 1 femme sur 5 a subi une forme de violence grave sur internet en raison de son genre depuis l'âge de 15 ans. D'autres chiffres mis en avant par le rapport montrent que les femmes ont 27 fois plus de chances d'être abusées en ligne que les hommes, qui constituent 61% des agresseurs. En parallèle, 85% des femmes déclarent que l'accès à internet leur apporte plus de libertés.

Le terme cyberviolence désigne la violence exprimée via internet, les téléphones portables ou les jeux vidéos. Elle peut prendre la forme de menaces, d'insultes ou d'intimidation mais aussi de harcèlement. L'envoi de textos à caractère sexuel, quand ils ne sont pas consentis, est aussi une forme de cyberviolence, de même que le 'revenge porn', soit le fait de publier ou partager des photos ou vidéos à caractère sexuel dans le but de se venger de quelqu'un et sans son accord. Basé à Paris, le Centre Hubertine Auclert a organisé avec la région Île-de-France une campagne de sensibilisation à destination des jeunes et des établissements scolaires, et répertorie ces définitions sur son site. On parle de "cybersexisme" quand les violences en ligne ciblent précisément les femmes.

Un impact sur l'investissement des femmes

Or outre l'impact psychologique que peuvent avoir ces différentes formes de violence sur les victimes, elles pourraient aussi contribuer à les éloigner d'internet et de ses avantages, comme le souligne le rapport des Nations Unies. Pour Synahel, qui a accepté de témoigner pour RTL.fr en conservant le pseudo qu'elle utilise sur internet, il est clair que ces violences ont un impact sur l'investissement et la créativité des femmes sur internet. Fan de jeux vidéos, elle est apparue sur plusieurs vidéos de présentation publiées sur le site jeuxvideo.com. Ces vidéos ont été tournées à différents moments de sa transition et cette évolution lui a valu d'être la cible de dizaines de commentaires haineux postés pendant plusieurs jours à chacune de ses apparitions. Elle les a tous répertoriés, "pour garder une marque de cette violence gratuite", explique-t-elle, et les partage encore aujourd'hui.

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Les commentaires parlent d'eux-mêmes : "Mais quel salope (sic)" ; "Le gars avait besoin de ce lynchage et de cette transpiration pour perdre sa graisse" ;  "Même hétéro je trouvais Rayas (son précédent pseudonyme, ndlr) plus baisable en mec" ; "Qu'il devienne trans ok pas de soucis, mais il aurait pu perdre genre 50kg et avoir un corps un peu plus féminin avant de commencer le traitement :)". Synahel a été attaquée doublement, en tant que femme et en tant que femme trans. "Lorsque je suis apparue en homme, personne ne m'a menacée ou ne voulait ma mort. Dès que je suis apparue féminisée, je devais mourir, raconte-t-elle. C'est perdant-perdant, poursuit-elle, soit on me considère femme et on applique du sexisme éhonté, soit on me considère comme un travesti et on me tourne en dérision".

"Soit on me considère femme et on applique du sexisme éhonté, soit on me considère comme un travesti et on me tourne en dérision."

Synahel
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Le milieu des jeux vidéo n'est pas connu pour être tendre avec les femmes. Parmi celles interrogées dans le cadre de cet article, beaucoup se définissent comme gameuses et racontent les violences dont elles ont fait les frais au sein de cette communauté. Plusieurs expliquent s'être créé des profils masculins sur certains forums pour avoir la paix. Féministe revendiquée et gameuse passionnée, Mar_Lard, 24 ans, est connue sur les réseaux sociaux et dans les médias pour avoir été la cible de menaces et d'insultes à répétition pendant de longs mois, à hauteur de centaines de messages reçus quotidiennement.

À l'origine de cette haine, deux articlesDans le premier, elle dénonçait l'apologie du viol émanant d'un dossier du magazine spécialisé Joystick sur Lara Croft, la célèbre héroïne de Tomb RaiderL'autre dénonçait précisément le sexisme qui sévit dans la communauté geek. "Je ne réécrirai plus quelque chose de comparable de sitôt, sur le coup ça fait taire", reconnaît-t-elle aujourd'hui, alors qu'elle reçoit toujours régulièrement des messages insultants. Par téléphone, elle explique avoir très mal vécu cette période, avoir mal dormi pendant un an, pris du poids. "Quand je me levais, tous les matins, il y avait toujours de nouveaux messages, se souvient-elle. Ça te sape de l'intérieur." Mar_Lard a été menacée de viol, de stérilisation, traitée de "mal baisée", de lesbienne (utilisé ici comme une insulte), moquée pour son physique quand des images d'elle ont été diffusées et victime de photo-montages. Elle explique ne pas avoir porté plainte, s'étant retrouvée face à une masse. "C'est la masse qui fait la violence", analyse-t-elle.

Quand je me levais, tous les matins, il y avait toujours de nouveaux messages.

Mar_Lard
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Kelly, 25 ans, s'est elle aussi sentie isolée face à ses agresseurs. Elle en parle au passé, précisant que ses expériences les plus marquantes remontent à l'adolescence, "entre 13 et 17 ans". Sur son blog et sur des chats comme MSN, elle était abordée par des inconnus, sympathisait avec certains, jusqu'à ce que les violences se manifestent : "Une fois que j'étais mise à l'aise, ils commençaient à me faire des propositions obscènes en disant que c'était aussi pour mon bien. Les violences se manifestaient en envoi ou exposition forcée d'images pornographiques, en harcèlement sexuel et en insultes sexistes, voire en menaces - "'Je vais te retrouver et te violer' - lorsque je refusais leurs avances", raconte la jeune femme.

"Il y a à mon sens, une cyberviolence spécifique envers les femmes. Je suis une joueuse et lorsque je révèle mon identité en ligne, je reçois souvent des commentaires sur mon genre, mes capacités de joueuse ou ma sexualité", poursuit Kelly, qui s'étonne de la virulence globale des critiques envers les femmes sur la toile.

L'acharnement contre EnjoyPhoenix

Pour preuve, selon elle, la récente série d'attaques à l'encontre d'EnjoyPhoenix, la Youtubeuse beauté la plus célèbre du moment. Après un tutoriel raté sur un masque à la cannelle qui s'est révélé allergisant sur beaucoup d'utilisatrices, la jeune femme a été critiquée de toutes parts et jusque dans les médias généralistes. "Elle a été victime de harcèlement massif sur les réseaux sous prétexte qu'elle s'adresse à des milliers de jeunes adolescentes et qu'elle doit donc être irréprochable dans son contenu, explique Kelly. J'entendrais plus facilement ce discours s'il était aussi souvent appliqué sur des Youtubers hommes qui ont des propos controversés sur les femmes ou sur la société sous couvert d'humour et qui s'adressent également à de jeunes adolescents", conclut la gameuse.

Au lendemain de la polémique, EnjoyPheonix avait publié sur sa page Facebook un long message d'excuse duquel transparaissait un malaise certain : "Je ne suis plus en mesure d'accepter tout ça. Je veux bien faire le maximum mais depuis quelques temps je sens que c'est bien plus que mon moral qui est en jeu. Un écran ça ne me protège pas et je pense avoir pris déjà beaucoup de coups". C'est là une des principales difficultés évoquées par les victimes de cyberviolences. Un écran ne protège effectivement pas. Ces dernires ont du mal à faire entendre leur souffrance, ce qui se passe "sur internet" étant parfois vu comme ne faisant pas partie de la "vraie vie".

Je suis une joueuse et lorsque je révèle mon identité en ligne, je reçois souvent des commentaires sur mon genre, mes capacités de joueuse ou ma sexualité.

Kelly
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Cette distance supposée est "imaginée" selon Clémence Pajot, la directrice du Centre Hubertine Auclertle centre francilien de ressources pour l'égalité hommes-femmes interrogée par RTL.fr. "Elle a renforcé les violences sur le net, alors que les victimes ressentent la même chose que si c'était verbal ou physique", explique-t-elle. Ce qu'a ressenti Kelly, c'est surtout de la culpabilité, qui l'a poussée à affronter seule le problème : "J'estimais que puisque j'avais accepté de rentrer en contact avec ses personnes de mon plein gré, j'étais entièrement fautive de ce qui m'arrivait. Je craignais que mes parents ne confirment cette impression. J'ai donc agi seule, en bloquant les personnes concernées".

Utopie de la déconnexion

Elle regrette globalement les réponses culpabilisantes, comme "tu n'as qu'à éteindre ton ordinateur" ou "il faut faire attention à ce que tu mets sur le net, ne parle pas aux inconnus", cite la jeune femme. "Ce discours est anachronique à l'heure du Big Data et des réseaux sociaux, s'insurge Kelly. Tout le monde ou presque a une empreinte digitale sur le net qui peut être retrouvée même en étant très prudent."

Il est en effet utopique de prôner la déconnexion ou le détachement pour répondre à ces violences. L'autre problème majeur, qui explique le désemparement des victimes, comme le souligne Clémence Pajot, c'est la méconnaissance des lois existantes. Le 25 novembre 2014, le Centre Hubertine Auclert, qui conduit actuellement une étude sur les cyberviolences auprès de 1.500 adolescents, a organisé un colloque sur ce thème. Parmi les intervenants, le Colonel Éric Freyssinet, qui dirige la division de lutte contre la cybercriminalité au Pôle Judiciaire de la Gendarmerie Nationale.

Les procès sont assez rares mais il faudrait qu'il y en ait plus.

Adrienne Charmet-Alix, coordinatrice des campagnes de La Quadrature du Net
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Revenant par mail sur son intervention, le Colonel Freyssinet résume : "Pour toutes les circonstances, il y a une infraction qui correspond." Dans le détail, les bases juridiques sont en effet nombreuses. Elles condamnent aussi bien les injures que le harcèlement par téléphone ou au moyen d'une communication électronique, le chantage, les menaces, les propositions sexuelles à des mineurs, les atteintes volontaires à la vie privée... Dans tous les cas, le Colonel Freyssinet conseille aux victimes de parler de leurs souffrances et de porter plainte.

Mais les enquêtes sur les cyberviolences se heurtent à plusieurs difficultés : la qualification des faits est parfois délicate, la prescription de 3 mois peut s'appliquer à certains délits simples et, surtout, les réseaux sociaux ne coopèrent pas toujours. Victime d'insultes sur Twitter, la journaliste et militante Rokhaya Diallo est parvenue à faire condamner un utilisateur qui avait appelé de manière publique à la violer. Un combat qu'elle retrace dans un documentaire, Les réseaux de la haine. Dans cette affaire, Twitter a refusé de collaborer et de livrer l'identité de l'internaute, qui a été retrouvé grâce à l'enquête de la police.

Manque de volonté politique

Pour Clémence Pajot, il y a un manque de volonté politique pour contrer les cyberviolences. Pour Adrienne Charmet-Alix, coordinatrice des campagnes de l'association La Quadrature du Net, qui défend les droits et libertés des citoyens sur Internet, les réponses apportées à ce problème en France sont en tout cas mauvaises. "A priori, l'hébergeur d'un contenu sur Internet n'est pas responsable, explique-t-elle. Sauf quand le contenu est manifestement illicite, dans un certain nombre de domaines, comme la pédopornographie. Mais le législateur a augmenté le nombre de sujets sur lesquels l'hébergeur a une responsabilité, ce qui fait que c'est à lui de décider si un contenu est illicite et de le supprimer".

"On se retrouve avec de la suppression de contenu sur des bases juridiquement fragiles, faite par des intermédiaires", explique Adrienne Charmet-Alix. Selon elle, il faudrait développer les possibilités de signalement de contenus sur les réseaux sociaux et privilégier le signalement direct auprès des autorités, comme le propose le site mis en place par le gouvernement. "Les procès sont assez rares mais il faudrait qu'il y en ait plus", ajoute-t-elle, soulignant que le signalement et la réponse judiciaire doivent s'accompagner d'une réponse éducative.

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2015-11-07 13:00:00
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