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Cinquante ans de Mai 68 : 12 femmes oubliées par l'histoire

LES FEMMES ET MAI 68 2/3 - On se souvient des incendies et des manifestations de mai 68... mais peu des combats menés par des femmes durant la révolution de Mai 68.

Une manifestation étudiante le 24 mai 1968, à Paris
Une manifestation étudiante le 24 mai 1968, à Paris Crédit : JOHNSSON PHILIPPE/SIPA
ArièleBonte
Arièle Bonte
Journaliste

De Mai 68, l'histoire retiendra les incendies, les usines et universités bloquées, les revendications et slogans scandés par les militants dans des manifestations bruyantes à travers le France. Les femmes ont peu de place pour s'exprimer dans ce mouvement et leur implication dans cette révolution a été plus ou moins oubliée.

Lors des Assemblées Générales, les militantes n'arrivent pas à prendre la parole tant les hommes la monopolisent. Pour elles, il faut se politiser ailleurs, investir des amphithéâtres où leurs problématiques sont affichées à l'ordre du jour. Parfois, il faut se retrouver ensemble, dans des réunions non-mixtes pour mieux prendre part à tout ce qui se joue durant ces années de contestation.

Parmi ces révolutionnaires, il y a celles qui occupent le devant de la scène ou organisent des rassemblements. Ailleurs, il y a des intellectuelles, cinéastes, écrivaines, celles qui vivent et observent le mouvement de mai 68 pour mieux pouvoir le raconter ensuite dans leurs œuvres. Et il y a toutes les autres. Les plus anonymes, mais sans qui ce combat contre la société, ce combat pour les femmes, n'auraient peut-être jamais existé. 

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Les militantes les plus actives

Anne Zelensky est une militante féministe, co-fondatrice du groupe Féminin Masculin Avenir (FMA) avec Jacquiline Feldman et qui deviendra, plus tard, en 1970, le Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Elle avait 32 ans durant le mois de mai 1968. Dans ses Mémoires d'une féminisme, elle raconte son implication dans la révolution. "Je passais mon temps libre dans la cour de la Sorbonne, où je tenais un stand avec les manifestantes de FMA", rapporte le site de France 5.

Anne Zelensky constate rapidement que la question des femmes n'est pas abordée dans les revendications des manifestants. Elle décide d'équilibrer la balance, d'écrire des slogans mentionnant les femmes, "placarder des banderoles dans les couloirs de la Sorbonne" et d'organiser la première réunion, dans l’amphithéâtre Descartes, sur le sujet des femmes. La salle se remplit, le succès est au-rendez-vous.

Nous avions appris la leçon des révolutions précédentes

Jacqueline Feldman, co-fondatrice du FMA
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Jacqueline Feldman est également militante féministe et co-fondatrice du groupe FMA. Dans un témoignage, elle précise que ce groupe était constitué d'hommes et de femmes, professeurs ou professeures "dans le secondaire", chercheurs ou chercheuses à l'université. Mai 68 n'est cependant pas leur mouvement. "Déjà à l’époque, nous avions acquis ce réflexe : n’intervenir que si cela concernait aussi les femmes, en tant que femmes", écrit-elle.   

Le FMA rejoint finalement le mouvement lorsque toutes les facultés parisiennes se trouvent occupées."Mais nous avions appris la leçon des révolutions précédentes, où les femmes étaient utilisées, acceptées avec joie, puis renvoyées à leur foyer. Donc, il s’agissait pour nous de participer sur notre terrain et de secouer les étudiants sur ce problème afin qu’il se mette à exister pour eux" .

Après la première réunion à La Sorbonne, Jacqueline Feldman et Anne Zelensky en organisent d'autres à Censier. "il vint une cinquantaine de personnes. Jamais nous n’avions été si nombreux. C’était toujours mixte, mais avec une majorité de femmes". 

Avant d'être la sociologue et théoricienne féministe que l'on connaît aujourd'hui, Christine Delphy était elle aussi membre du groupe FMA. Elle a 26 ans durant mai 68 et, comme elle le raconte à Libération, est "heureuse comme tout". Le FMA est un vrai succès. Christine Delphy souligne au quotidien que ce groupe était mixte malgré un noyau de "quatre filles avec des hommes autour, les petits amis et amis de ce 'noyau dur'."

Antoinette Fouque, co-fondatrice du MLF
Antoinette Fouque, co-fondatrice du MLF Crédit : BERTRAND GUAY / AFP

Antoinette Fouque, Josiane Chanel et Monique Wittig : dans le sillage des événements de mai 68, en octobre de la même année, la psychanalyste, la militante et la théoricienne organisent la première réunion (en non-mixité) d'un nouveau groupe féministe désigné en 1970 comme le MLF. Antoinette Fouque a confié dans une interview avec Au feminin, qu'avoir "co-créé le MLF en 68 était une libération joyeuse".

Françoise Piq est également l'une des co-fondatrices du MLF. La militante féministe écrit sur son site internet qu'elle n'a pas ressenti de frustration en tant que femme durant la période mai 68. "J’étais pionne au lycée Saint-Exupéry à Mantes-la-Jolie et étudiante à la Sorbonne. J’ai donc vécu mai 68, selon les jours, à la fac et dans le lycée où j’étais meneuse, chef de tout", raconte-t-elle. 

À Censier, la militante gère le matériel, classe les tracts, organise les archives. "Quand la police a été sur le point d’investir la fac, j’ai tout embarqué. C’est comme cela qu’existe un fonds Françoise Picq à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine". 

Des manifestantes du MLF en 1970 à Bobiny
Des manifestantes du MLF en 1970 à Bobiny Crédit : COTTE/PELLETAN/SIPA

Les cinéastes et intellectuelles

Nelly Kaplan, cinéaste et écrivaine née à Buenos Aires, en Argentine, a réalisé son premier film La Fiancée du pirate en 1969. Écrite durant le printemps 68, cette œuvre cinématographique raconte l'histoire de Marie (jouée par Bernadette Lafont), sorte de "sorcière des temps modernes qui brûle les inquisiteurs", expliquait la cinéaste dans Le Temps.

Marie est une femme abusée par les hommes de son village qui, après le décès de sa mère, décide de se venger d'eux en usant de ses charmes. À sa sortie, le film est interdit au moins de 18 ans, puis réhabilité en 1989, seulement. La Fiancée du pirate traduit la révolte d'une femme, cristallise les revendications des femmes et met la société devant ses contributions à l'aide de représentations défiant les normes sociales et celles de la sexualité.

Nelly Kaplan, cinéaste française
Nelly Kaplan, cinéaste française Crédit : GINIES/SIPA

Coline Serreau, elle aussi cinéaste, confiait au Nouvel Obs : "Mai 68, c'est le premier grand chancellement du patriarcat que j'ai traduit dans un film réalisé juste après 68, Mais qu'est-ce qu'elles veulent ?" Dans un ouvrage sur les femmes dans l'Histoire, Brigitte Rollet, chercheuse spécialisée dans la place des femmes dans le cinéma, écrit que Coline Serreau, "bien que partageant les luttes des féministes de l’époque", n'appartenait "à aucun réseau ou groupe". 

"C’est par hasard qu’elle rencontre Antoinette Fouque (...) qui l’aide à financer ce documentaire (...) dans lequel elle voulait donner la parole aux femmes, toutes les femmes, selon le principe que toutes celles qui avaient envie de parler le pourraient", raconte la spécialiste. Avec ce documentaire, la cinéaste illustre l'idée que "le personnel est politique" et associe "féminisme et marxisme, deux instruments de lutte et de travail qui ont tout remis en question et dont on ne peut pas se passer", ajoute Brigitte Rollet. 

Carole Roussopoulos est l'auteure d'une centaine de documentaires et, parmi ses œuvres, elle a contribué à la représentation des luttes de mai 68, notamment des groupes de personnes les plus opprimés tels que les ouvrières, les homosexuelles et les féministes, peut-on lire dans sa nécrologie publiée par Le Monde.

Devant sa caméra sont passées les militantes pour la légalisation de l'avortement et l'accès libre et gratuit à une contraception, des femmes victimes de violences sexuelles, ou encore des travailleuses du sexe. 

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Rester à la maison ou travailler 1969 Date :

Les militantes (presque) anonymes

Jocelyn, une ouvrière de l'usine Wonder, installée à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, incarne la colère du monde ouvrier dans le film Sauve qui peut Trotski, réalisé par Jacques Willemont et Pierre Bonneau deux étudiants en cinéma en 1968.

Les images montrant l'ouvrière sont captées le 10 juin 1968, rapporte un article de France 5. La dénommée Jocelyn (son nom de famille n'a jamais été dévoilée) exprime sa révolte quant aux traitements subis par elle et ses collègues féminines.

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Dans «Sauve qui peut Trotski», la colère d'une ouvrière en grève Date :

"Non, je rentrerai pas là-dedans. Je mettrai plus les pieds dans cette taule. Vous rentrez-y, vous ! Allez voir quel bordel que c'est, on est dégueulasse ! Jusque là, on est toutes noires. Les femmes qui sont dans les bureaux, elles s'en foutent. Elles fayotent avec le patron, c'est tout ce qu'elles savent faire de toute façon !", s'exclame-t-elle en reniflant contre cette défaire, vécue comme une victoire par ceux qui l'entoure. 

Caroline de Bendern a également symbolisé l'esprit "Mai 68" en un cliché, repris encore aujourd'hui pour illustrer cette révolution de printemps historique. On l'a baptisée "La Marianne de Mai 68", tant sa posture, son drapeau du Front national de libération du Sud Viêt Nam tendu vers le ciel, son regard défiant la foule incarne à la perfection l'image d'une jeunesse révoltée... à l'instar de La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix.

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Une publication partagée par Sébastien Lucas (@seblucas) le

La photo, prise par le journaliste Jean-Pierre Rey, le 13 mai lors d'une manifestation parisienne, fera le tour du monde.

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2018-05-08 14:45:00
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