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Au Beverley, dernier ciné porno de France, "les gens viennent cultiver leur jardin secret"

INTERVIEW - Maurice Laroche dirige "Le Beverley", le dernier cinéma porno de France. Quelques semaines avant son départ à la retraite, il revient sur ses 34 ans de métier, de son premier jour aux souvenirs sur sa clientèle, en passant par Coluche.

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Le dernier cinéma porno de France fermera bientôt ses portes Crédit Image : Arièle Bonte pour RTL.fr | Crédit Média : RTLnet | Date :
Arièle Bonte
Arièle Bonte
Journaliste

Il devait fermer les portes de son cinéma à la fin de l'année dernière. Puis, finalement, avec les fêtes, les retards de notaires et, surtout, à la demande de sa clientèle, Maurice Laroche, 74 ans, a décidé de poursuivre son aventure jusqu'à la fin du premier trimestre de cette nouvelle année... avant de se résoudre à prendre sa retraite et de baisser le rideau du Beverley, minuscule cinéma de quartier logé dans une rue exiguë du 10e arrondissement de Paris. 

Bien installé à l'intérieur de sa cabine, Maurice Laroche répond à nos questions avec une certaine nostalgie. C'est qu'il en a vu passer du monde ici. Depuis que la nouvelle est tombée - "le dernier cinéma pornographique de Paris est sur le point de fermer ses portes" - plusieurs titres de presse sont d'ailleurs revenus sur les traces de ce cinéma pas comme les autres. 

Maurice Laroche, directeur du cinéma "Le Beverley", bientôt retraité
Maurice Laroche, directeur du cinéma "Le Beverley", bientôt retraité Crédit : Arièle Bonte pour RTL.fr

On dirait qu'il n'a pas bougé d'un poil depuis les années 50. Affiches vintages, décors d'antan, distributeur de tickets comme on n'en fait plus dans les cinéma-complexes des centres commerciaux et cadeaux de clients venus de régions et du monde entier (Allemagne, Canada, Royaume-Uni...) habillent l'espace.

Dans la salle de projection, toute en longueur, une bobine tourne et projette devant plusieurs hommes venus en solitaire l'un des 200 films dont dispose Maurice Laroche dans sa collection d’œuvres, toutes produites entre les années 70 et 2000. Rencontre avec un homme qui a (sur)vécu (à) la transition numérique d'une industrie toujours plus normée et stéréotypée. 

Un registre de l'année 1975
Un registre de l'année 1975 Crédit : Arièle Bonte pour RTL.fr
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Girls : Vous avez racheté le cinéma en 1993 et en êtes le directeur depuis 1983, quel souvenir gardez-vous de votre premier jour dans ce cinéma ?
Maurice Laroche : Mon premier jour je m'en souviens très bien oui. J'ai déjà eu du mal à trouver le cinéma. J'étais sur le trottoir, il faisait beau, c'était peut-être le printemps, j'ai levé la tête et en face, j'ai vu le Rex. C'est marrant c'était il y a 34 ans mais je m'en souviens comme si c'était hier. À l'époque, sur le boulevard, il y avait de grandes affiches de films et les mal-baisés ne faisaient pas la fine bouche devant les titres de films. Les bien-baisés en riaient. Parce que les titres de films pour adultes à l'époque étaient des parodies de films traditionnels. 

Finalement je suis arrivé au bon cinéma, je ne suis même pas sûr d'avoir vu que c'était un porno. J'ai vu le patron et il m'a donné les conditions du travail, le planning... Ça m'a beaucoup plus après dix ans en tant que directeur d'un complexe comme le Rex. Pour moi c'était le retraite ! Je n'avais plus à courir !

Une bonne nuit des "Folles nuits"
Une bonne nuit des "Folles nuits" Crédit : Arièle Bonte pour RTL.fr

Vous aviez accepté ce travail pensant y rester deux ou trois mois, qu'est-ce qui vous a fait rester ?
Au bout d'une semaine, on voit souvent les mêmes têtes, on commence à papoter, je savais ce que les uns et les autres faisaient. À l'époque, avant d'aller au boulot il venait nous faire un petit coucou... c'était Coluche. On croisait aussi Thierry Le Luron ou Pierre Desproges. On faisait environ 200 entrées par jour donc ça faisait du monde à voir ! Un mois après mon arrivée, un client me raconte son week-end, la semaine suivante il me ramène un litre de vin rouge et de fil en aiguille le saucisson, le fromage, le jambon... Au bout de trois mois je me suis dit faut vraiment être con pour partir. Alors, je suis resté. 

Comment a évolué la clientèle depuis votre arrivée ?
On a connu les belles périodes où il y avait du monde. À l'époque les voitures pouvaient se garer. Très important ! Le jour où on a interdit le stationnement, j'ai perdu des gens qui avaient la voiture et la laissaient au bout de la rue pendant dix minutes ou un quart d'heure. Beaucoup de représentants de commerce travaillaient le matin et quand ils avaient fini leur journée ou loupé un rendez-vous, ils venaient ici. Comme il n'y avait pas de téléphone portable, ils devaient se déplacer pour recevoir leur planning et joindre leur client grâce à la cabine du coin de la rue. Avec l'arrivée des portables, une partie de notre clientèle a aussi été supprimée.

La (petite) entrée du Beverley
La (petite) entrée du Beverley Crédit : Arièle Bonte pour RTL.fr

L'évolution du paysage urbain a joué contre vous mais aussi les évolutions technologiques, dont Internet ?
Je ne vous dis pas qu'Internet n'a pas joué avec les DVD etc. Mais il faut aussi penser qu'ici, les gens viennent cultiver leur petit jardin secret. Dans la vie, il en faut ! Certains viennent parce que ça dérange leur épouse qu'ils regardent des films pour adultes. D'autres m'ont dit 'je viens ici parce que ma femme est malade', c'est une sorte de madeleine de Proust. Chacun vient pour des motivations différentes. Les jeunes, surtout maintenant, découvrent des images de femmes qu'ils n'ont pas connues : une femme aux formes naturelles. 

Vous avez été le témoin de la transition numérique de la pornographie en France, quel regard portez-vous sur cette digitalisation de la culture porno ?
La différence c'est qu'ici vous avez un soupçon de scénario. Des femmes aux corps de femmes, avec des poils, chose que les jeunes n'ont jamais vue. Par rapport aux DVD aujourd'hui, où les actrices sont pour les trois quarts des poupées gonflables. Mais c'est marrant, j'ai vu l'autre jour des pantalons pattes d'éléphant dans la rue donc la mode revient à cette esthétique vintage !

La façade du Beverley
La façade du Beverley Crédit : Arièle Bonte pour RTL.fr

C'est vrai que l'industrie du cinéma pornographique cultive ces stéréotypes de genres et ces corps féminins extra-normés, mais de plus en plus de réalisatrices - féministes notamment - tentent de diversifier cette industrie.
Ce qui est important c'est qu'ici, c'est le seul endroit où un mineur ne voit pas un film porno. Aujourd'hui à huit ans sur leur téléphone, les mômes qui vont à l'école primaire voient ces images. Alors comment voulez-vous qu'ils respectent une fille de leur âge ? Si c'est cette approche qu'on leur donne sur les sentiments et l'amour, c'est grave d'autant plus si les parents ne passent pas derrière. 

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