7 min de lecture Égalité hommes-femmes

Accouchement : "Une question de domination", selon Marie-Hélène Lahaye

INTERVIEW - Marie-Hélène Lahaye est l'auteure de "Accouchement, les femmes méritent mieux", un ouvrage qui jette un pavé dans la mare des violences obstétricales pour permettre aux femmes de se réapproprier leur corps avant ou après un accouchement.

L'accouchement est soumis à un régime patriarcal, selon Marie-Hélène Lahaye
Crédit Image : iStock / Getty Images Plus

Accrochez-vous à la lecture de Accouchement, les femmes méritent mieux. Mais surtout, ouvrez grands vos yeux tant cet ouvrage de Marie-Hélène Lahaye, publié en début d'année aux éditions Michalon, est une mine d'informations concernant cet événement unique dans la vie des femmes.

On vous le présente souvent comme une épreuve à endurer sous la présence sécurisante d'un médecin mais l'accouchement, tel qu'il devrait être selon Marie-Hélène Lahaye, juriste et auteure du blog Marie accouche là, hébergé par Le Monde, a tout d'une expérience mystique où chaque corps dispose de tous les réflexes physiques possibles pour accoucher (presque) seul et en toute sécurité.

Marie-Hélène Lahaye compare d'ailleurs cette autonomisation du corps au vomissement ou à la défecation et s'interroge sur les pratiques des hôpitaux dignent d'une usine dans cet ouvrage détaillé et truffé de références scientifiques. Interview avec l'auteure d'un livre qui devrait permettre à toutes les femmes d'en apprendre un peu plus sur elles. 

Je voulais permettre à toutes les jeunes femmes de savoir ce qu'elles veulent vraiment

Marie-Hélène Lahaye, auteure de "Accouchement, les femmes méritent mieux"
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Girls : Comment est née l’idée de ce livre ? 
Marie-Hélène Lahaye : J’ai ouvert mon blog il y a 4 ans et il a eu beaucoup de succès. Un an après, je me suis dit que ce serait bien de dépasser le stade d'Internet et des réseaux sociaux pour toucher le grand public, pas forcément connecté. J'ai d'ailleurs écrit cet ouvrage comme un livre grand public : avec beaucoup de sérieux mais dans un style accessible. Tout est illustré pour faire comprendre aux femmes comme aux hommes les problématiques autour de l'accouchement. 

Quel message avez-vous envie d’envoyer à celles et ceux qui vont lire votre ouvrage ?
Sortir du tabou. Ce qui me frappe aujourd'hui, c’est la méconnaissance des femmes sur l'accouchement. On imagine que c'est quelque chose de très mystérieux, qui fait mal mais que, grâce à la médecine, nous sommes sauvées. Cette ignorance sur le fonctionnement même du corps, des actes qu'on va nous apposer à l'hôpital, je voulais creuser tout cela pour permettre à toutes les jeunes femmes qui n'ont jamais eu d'enfants de se réapproprier cette connaissance et de savoir ce qu'elles veulent vraiment pour leur éventuel futur accouchement. 

Est-ce que cela a été facile de faire éditer ce livre ?
Oui, j'étais surprise. J'ai envoyé mon manuscrit à une dizaine de maisons d'édition et très vite on m'a contactée. C'est un livre qui fait la synthèse de ce qu'il se passe actuellement. On parle des violences obstétricales depuis quelques mois c'est vrai mais je voulais aller plus loin pour mettre en évidence tous les enjeux actuels qui touche au féminisme, aux violences faites aux femmes et même aux propositions de Marlène Schiappa.

"Accouchement, les femmes méritent mieux" de Marie-Hélène Lahaye
Crédit Image : Michalon

Vous dédiez votre livre à "votre" sage-femme, Sarah Mira, pourquoi ?
Comme je le raconte en introduction de mon livre, j'ai "eu l'immense chance de vivre un accouchement respecté". À la suite de ça, j'ai eu envie de faire un cadeau à ma sage-femme, c'était une toute jeune qui venait de se lancer dans la profession. Je lui ai alors demandé ce qui lui serait utile pour sa pratique professionnelle. Elle m'a répondu que ce qui lui ferait plaisir, c'est que je témoigne. Un an plus tard, j'ai lancé mon blog et c'était mon cadeau à ma sage-femme : écrire des texte politiques.

Au gré de ce que vous décrivez dans votre livre, est-ce que l’accouchement à l’hôpital est, selon vous, soumis à un régime patriarcal ? 
Oui. Quand j’ai commencé à écrire, j’essayais de comprendre pourquoi les femmes sont maltraitées dans les hôpitaux alors qu’elles sont en train de vivre un événement où leur puissance est à son paroxysme. Je me suis demandée pourquoi cet événement exceptionnel n’était pas reçu comme tel. J’ai d'abord cru que c’était parce que les accouchements étaient réalisés par des scientifiques qui avaient la Science mais pas l’empathie. Mais plus tard, je me suis rendue compte que ces gens ne respectent pas la Science et les expertises médicales. Ce n'est pas une question de manque d'empathie ou d'émotion mais une question de domination.

Les femmes méritent mieux pour leur accouchement, selon Marie-Hélène Lahaye
Crédit Image : Unsplash/freestocks.org

On le retrouve dans l'histoire au moment où l’État a mis en place une politique nataliste pendant le siècle des Lumières avec une médicalisation des femmes pour avoir des bébés en bonne santé. Les médecins avaient la main mise sur le corps des femmes. On le voit encore aujourd'hui rien que dans la position sur le dos, les jambes en l'air avec le médecin devant au moment de l'accouchement : il y a une mise en scène de la domination.

Vous parlez du "consentement libre et éclairé" lorsqu’une femme subit une épisiotomie non consentie. La pratiquer sans est donc illégal aux yeux de la loi… Quels sont les recours possibles pour les femmes désireuses de faire valoir leurs droits ?
De plus en plus de plaintes de femmes violentées pendant leur accouchement ont été déposées mais, jusqu'à présent, elles n’ont jamais abouti. Il est important de le faire même si l'affaire est classée sans suite pour entrer dans les statistiques.

Trois grandes procédures sont cependant possibles : le pénal (pour coups et blessures ou mutilations sexuelles et torture) mais les forces de police ne sont pas du tout outillées pour traiter ce genre de cas. La deuxième c'est le civil : la plaignante demande des dommages et intérêts. C'est une procédure plus compliquée parce qu'il faut pouvoir bénéficier d'un avocat et avancer des frais judiciaires, ce qui peut-être un frein pour certaines femmes. Et enfin, la plainte à l'Ordre des médecins. Toutes les plaintes déposées ont été classées sans suite montrant alors une impossibilité d'agir pour les femmes. 

Personne ne contrôle ce qu'il se passe dans une salle d'accouchement

Marie-Hélène Lahaye, auteure de "Accouchement, les femmes méritent mieux"
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Face à ce constat, j'ai choisi de réagir avec mon blog pour poser cette problématique en problème de société. Aujourd'hui, il existe des avocats spécialisés dans le domaine, la Fondation des femmes s'est également mobilisée à ce sujet et des femmes viennent me trouver parce qu'elles cherchent comment se défendre.

Vous vous appuyez sur de nombreuses études scientifiques pour illustrer votre propos sur les incohérences dans le suivi ou l’accompagnement des femmes enceintes, est-ce que vous avez eu des retours de professionnels qui remettent en question leurs pratiques ? 
Pour l'instant ils sont à cran parce qu'ils se sentent attaqués par le terme "violences" obstétricales. Pour eux, on ne peut pas mélanger l’épisiotomie et les gifles par exemple. Mais ce que je leur reproche ce n'est pas l'acte médical en soi mais le contexte dans lequel il a été pratiqué : sans le consentement de la patiente ou sans que cela ne soit vraiment utile. Ces professionnels pratiquent ces gestes dans une routine qu'ils ne questionnent pas. Personne ne contrôle ce qu'il se passe dans une salle d'accouchement. Mais aujourd'hui, ce qui change, c'est que les femmes s'emparent de ces sujets et disent ce qu'elles ne veulent plus. Pour qu'elles puissent exercer un contrôle, les choses doivent donc changer.

Vous décrivez l’accouchement "physiologique" comme un événement presque mystique où les femmes décuplent leur pouvoir et leur puissance… Pensez-vous que cette puissance fait peur aux hommes ?
Je pense qu’il y a de ça, oui. Des historiens et historiennes de la Renaissance ont entrepris une analyse sur la manière dont les médecins décrivaient les accouchements. Ils étaient fascinés par cette puissance et se sentaient en humilité par rapport à cet événement. Il y a eu un basculement au XIXème siècle. La puissance est devenue méprisable. Les femmes étaient par exemple décrites comme des "vaches qui beuglent". Au XXème siècle, on a ensuite eu l'obsession d'atténuer la souffrance des femmes. Cela a commencé par l'usage de soporifiques puis de l'accouchement sans douleur où les femmes devaient alors apprendre à se taire, à ne pas crier. La péridurale a ainsi soulagé les patientes mais aussi les aides-saignantes : elles ne sont plus dans les cris et travaillent donc mieux. Mais pourquoi cette volonté de faire absolument taire les femmes et couper ce paroxysme de l'accouchement ? Les femmes qui veulent le vivre doivent pouvoir le vivre ; celles qui ne veulent pas ont aussi ce droit.

Pour Simone de Beauvoir, l’accouchement n’est pas une question féministe. Aujourd'hui, on est aux balbutiements de ces questions… Pourquoi selon vous l’accouchement a-t-il été une zone grise du féminisme ?
Il faut remonter au début du XXème siècle au moment du mouvement des Suffragettes. Leur but c'était les droits politiques. Ensuite, il y a un eu la deuxième grande vague du féminisme des années 60-70 quand les femmes se sont battues pour le droit à la contraception et à l'IVG. Il y a avait chez Simone de Beauvoir se refus de s'enfermer dans cette politique nataliste au nom de la liberté sexuelle des femmes pour que ces dernières ne soient plus assignées à la maternité. Dans ce contexte, il était difficile de dire "je veux avoir le droit de ne pas avoir d'enfant" et "je veux exercer mes droits quand j'accouche". Il y avait d'ailleurs d’un coté les féministes dans la rue et de l'autre les femmes qui allaient accoucher dans les hôpitaux. 

Les Femen transforment leur corps en arme politique
Crédit Image : NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Dans les années 80-90, la question s'est déplacée sur le genre. Là aussi c'était compliqué d'amener une réflexion très liée au fait d'être femme (même si aujourd’hui on est d'accord pour dire que toutes les femmes n’accouchent pas et il n’y a pas que des femmes qui accouchent). La nouvelle vague du féminisme actuelle s'incarne avec les Femen. Elles utilisent leur corps comme support politique de la même manière que les bonnets roses ("pussy hats") portés contre Donald Trump symbolisent cette réappropriation du corps. 

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