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"Je suis aromantique" : lorsque le sentiment amoureux n'existe pas

TÉMOIGNAGES - Une infime partie de la population n'est pas concernée par l'attirance romantique. Une découverte qu'ils doivent faire sans (presque) aucun outil, dans un monde où la représentation amoureuse est omniprésente.

L'aromantisme, ou l'absence du sentiment amoureux
L'aromantisme, ou l'absence du sentiment amoureux Crédit : iStock / spfoto
benjamin pierret
Benjamin Pierret

À 16 ans, Laurence* l'annonce à sa mère : "Les histoires d'amour, c'est pas mon truc." Une déclaration catégorique comme les adolescents savent en formuler que sa maman ne prend pas au sérieux. 14 ans plus tard, rien n'a changé : Laurence a 30 ans, travaille dans les travaux publics et le célibat lui va bien. Ses parents ont même accepté qu'elle ne ramènera jamais de garçon à la maison

Laurence s'identifie comme aromantique. Une combinaison de l'adjectif "romantique" et du préfixe privatif "a" dont la construction parle d'elle-même : elle est étrangère au sentiment amoureux. "C'est une 'absence de'", explique Laurence au téléphone, d'une voix fluette et assurée. "Je n'ai jamais eu ce que je crois comprendre être un béguin ou un amour." Une conviction confortée par sa découverte d'un article décrivant le sentiment amoureux, dans une revue pour adolescents : "Tout ressemblait à des symptômes de maladie : palpitations, obsessions, transpirations... J'étais horrifiée. C'est sûr, je n'ai jamais ressenti cela." La conception d'aromantisme peut cependant varier entre les personnes concernées. On parle d'un "spectre" sur lequel figurent différents degrés de sensibilité à l'amour romantique.

Il est difficile de quantifier le nombre d'aromantiques. Les chiffres les plus précis viennent de l'Asexual Visibility and Education Network (AVEN), un réseau d'entraide anglo-saxon pour asexuels - ceux qui ne ressentent pas d'attirance sexuelle. Une étude rapportée par le Guardian et réalisée en 2004 estime que ceux-ci représentent 1 % de la population. 25,9 % d'entre eux seraient également aromantiques. Si les seuls chiffres existants sur l'aromantisme le rapproche de l'asexualité, les deux phénomènes sont dissociables. De fait, il n'existe pas de données sur le nombre d'aromantiques qui ne sont pas asexuels.

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La lente acceptation d'une singularité méconnue

Si Laurence parle avec le recul et le détachement de celle qui s'est enfin trouvée, le chemin a été long. Sa vie de jeune adulte a été rythmée de plusieurs tentatives de "rentrer dans le moule". Sa première expérience sexuelle, c'était à 19 ans : "Parce qu'il était temps de se déniaiser." Également asexuelle, elle n'est pas convaincue par l'essai mais ne baisse pas les bras : "Je me suis dit que j'étais peut-être mal à l'aise de connaître mon partenaire, alors j'ai tenté le coup d'un soir. Ce n'était pas mieux." Jusqu'à ses 24 ans, où elle rencontre un garçon

"C'était une perle. Tout ce que je pouvais rechercher", reconnaît Laurence. Pourtant, le charme n'opère pas : "Je me sentais piégée. En mettant fin à la relation, je me suis pensée sans cœur et très égoïste. Coupable aussi de ne pas pouvoir être une bonne copine pour ce type très bien." 

L'aromantisme est une chose si inconnue qu'elle me terrifiait

Sarah, aromantique
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Ce parcours jonché de doutes rejoint celui de Sarah*, 22 ans, étudiante en lettres modernes en Picardie. La jeune fille, aromantique elle aussi, explique s'être toujours sentie à l'écart. Si elle a finalement affirmé cette singularité affective, cette acceptation n'est pas venue sans une phase de déni : "C'est quelque chose de si inconnu, de si incompris que ça me terrifiait."

La constante incompréhension des autres

Laurence se heurte parfois à une l'incrédulité violente de la part de garçons : "J'ai déjà reçu des déclarations après avoir expliqué très clairement mon aromantisme. C'est une chose que certaines personnes ne peuvent pas entendre." Il lui est déjà arrivé qu'un prétendant éconduit lui prête des "problèmes psychiatriques". 

Même son de cloche pour Winniefred, étudiante en cinéma lilloise de 19 ans. Toute son adolescence, elle a entendu son entourage lui affirmer qu'elle est "encore jeune" et qu'elle n'a simplement "pas encore trouvé le bon". Pourtant, dès les années collège, la jeune fille s'est rendu compte qu'elle ne partageait pas l'enthousiasme de ses copines concernant les histoires d'amour : "Je ne me sentais pas concernée. À côté de la plaque. Je n'arrivais pas à comprendre l'intérêt qu'elles accordaient au couple." Encore aujourd'hui, elle fait face à l'incompréhension de proches.  "Pourtant, cela ne fait pas de nous des sans-cœur", insiste Winniefred. "Nous ressentons tous les autres sentiments." 

Nathan*, étudiant en biologie de 22 ans, parle d'une "pression sociale qui inculque dès le plus jeune âge qu'il faut trouver la bonne personneavec les histoires de prince charmant." Un concept qui porte un nom, celui d'amatonormativité : l'idée que tout humain a besoin d'une relation romantique exclusive pour être heureux, et qu'il s'agit d'une forme d’amour supérieure aux autres.

Il est important que les aromantiques sachent qu'il ne sont pas malades

Julien, bénévole pour AVEN
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"Il est important que les aromantiques sachent qu'ils ne sont pas malades", explique Julien, informaticien. À 31 ans, il travaille comme bénévole pour la version francophone du site d'AVEN. Au milieu des années 2000, le site-mère se développe dans plusieurs langues : français, allemand, espagnol, italien, néerlandais, polonais et russe. 

Bien qu'il s'agisse de deux notions distinctes, l'asexualité et l'aromantisme semblent constamment s'aimanter. AVEN, avant tout dédié aux asexuels, en est un bon exemple : "un utilisateur du forum sur six" est également concerné par l'aromantisme, estime Julien. Des internautes qui viennent généralement avec les mêmes envies : échanger avec des personnes aux parcours similaires, parler de leurs interrogations, s'assurer qu'ils ne sont pas anormaux.

Le Web comme unique refuge

Longtemps, Internet est resté le seul vecteur d'information et d'échange pour les aromantiques. Tumblr et Facebook regorgent de pages anglophones dédiées. "C'est une sacrée aide", reconnaît Laurence. Sa découverte des mots "aromantique" et "asexuel", sur des forums, s'accompagne d'un grand soulagement : "Avant cela, je ne m'étais pas donné le droit de ne pas être intéressée par l'amour." À l'époque, elle éclate de rire en découvrant que le désir physique n'est pas un mensonge du cinéma : "Je pensais sincèrement qu'il s'agissait d'une invention d'Hollywood, un ressort dramatique pour pimenter une intrigue." 

Aujourd'hui, Laurence se réjouit de voir une prise de conscience de plus en plus accentuée chez les jeunes : "Sur Tumblr, je vois plein de personnes qui en parlent à un âge où je me sentais encore en marge et différente. Ils n'essayeront pas de se forcer autant que je l'ai fait." Elle se souvient aussi avoir vu des messages postés par des personnes âgées de 40 ou 50 ans, qui pouvaient enfin mettre un nom sur une différence

La communauté aromantique est encore balbutiante

Nathan, aromantique
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Petit à petit, différentes initiatives françaises tentent timidement de palier la sous-représentation des aromantiques. C'est le cas du groupe Facebook Arothentique, créé par Nathan. Mise en ligne en juin dernier, la page compte une soixantaine de membres à l'hiver 2016 : "La communauté aromantique est encore balbutiante. Elle reste très invisible" explique Nathan. D'où son idée de créer ce groupe. 

Nathan tient également un blog, sur lequel ille (c'est le pronom qu'ille utilise pour se définir) dispense de nombreuses informations sur l'aromantisme mais soulève également des questions sur le genre : lui-même s'identifie comme transgenre et non-binaire

Entre "absence de" et véritable orientation

Certains organismes francophones tentent eux aussi d'aider les aromantiques à s'affirmer. Le Mag, association parisienne LGBTQ, a ainsi organisé plusieurs brunch destinés à accueillir les jeunes asexuels et aromantiques. Antoine, intervenant en milieu scolaire pour Le Mag et membre de l'Association pour la visibilité asexuelle (AVA), pensent que asexuels et aromantiques ont toute leur place au sein de la communauté LGBTQ, bien qu'il s'agisse d'une absence d'orientation : "Comme les gays, les lesbiennes, les bisexuel(le)s ou les trans, ils sont marginalisés. Ils ne se reconnaissent pas dans la norme hétérosexuelle." 

Antoine souligne également que, comme les autres membres de cette communauté, ils ne correspondent pas aux stéréotypes de genre qui leur sont imposés : "Un homme aromantique ou asexuel ne se retrouvera pas dans la vision de  l'homme qui doit avoir une vie sexuelle remplie, active et hétérosexuelle." De fait, les aromantiques adoptent les codes LGBTQ. Comme les gays, les trans et les bi, ils ont leur propre drapeau. Un parallèle que Laurence confirme : "Il y a forcément une appartenance à une communauté plus globale. Nous sommes proches de beaucoup des combats et des expériences vécues par le reste de la communauté LGBTQ." 

La dernière version du drapeau aromantique
La dernière version du drapeau aromantique Crédit : elicodex.wordpress.com

Ce qu'Antoine voit comme une évidence fait pourtant débat. Toutes les associations ne sont pas de son avis : "Au Mag, nous sommes très inclusifs. Dans d'autres associations, cela peut être plus compliqué. On m'a déjà parlé d'associations qui ont eu à voter l'inclusion ou non des asexuels et aromantiques." 

Le célibat... ou presque

Pour Nathan, l'aromantisme n'est pas nécessairement synonyme de solitude : "Présentement, je vis avec quelqu'un et je compte continuer avec cette personne." Sa partenaire est "alloromantique", un terme inventé pour dire qu'elle ressent les sentiments romantiques. "J'aime cette personne, mais de manière atypique. On parle de sentiments alternatifs." Si certains, comme Nathan, ne seront pas complètement réfractaires à une vie à deux - voire à fonder une famille-  d'autres, comme Laurence, sont parfaitement à l'aise avec la solitude affective.

Aujourd'hui, elle regrette simplement de "s'être sentie obligée de faire des choses, simplement parce que la société ne vous donne pas d'autres options." Des amis ont déjà qualifié sa situation de "triste"... Pour lui parler ensuite "pendant une demi-heure, complètement déprimés, de leur relation de couple qui les rendait malheureux", raconte-t-elle.

La Rochefoucault disait : "Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler d'amour." D'autres, même s'ils en entendent parler depuis toujours, ne seront jamais convaincus. 

*Ces prénoms ont été modifiés. 

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