5 min de lecture Portrait

Chilla, rappeuse à la plume sans pitié contre le sexisme

GIRL CRUSH - Elle vient de sortir "Karma", un premier EP de 10 titres qui ne laisse aucune chance au sexisme et aux stéréotypes de genres. Le rap français en avait bien besoin, on vous présente Chilla.

Chilla vient de sortir "Karma", un premier EP de 10 titres puissants

"J'suis celle que tu n'attendais pas". Dans Sale chienneChilla répond sans détour à ceux qui l'insultent sur les réseaux sociaux. Ceux qui questionnent sa légitimité à rapper dans ce monde de mecs où c'est mieux si tu viens de la cité. Dans ce monde où les femmes sont souvent ramenées à leur physique, comparées à des objets qu'on utilise volontiers, traitées de "chiennes" ou de "putes" à grand renfort d'auto-tune.

Nous non plus on ne l'attendait pas, cette artiste à la plume sans pitié pour le sexisme et les clichés du monde du rap. Alors une poignée de jours après la sortie de Karma, son premier EP disponible depuis le 11 novembre, nous avons rencontré Maréva Rana, de son vrai nom, dans les locaux de sa maison de production, au cœur du 17ème arrondissement. C'est ici, entre une agence immobilière et une austère boutique d'antiquités, que se sont nés les 10 titres qui composent Karma, une collection de pépites déjà saluée par la presse.

Présentée comme une "rappeuse féministe" parce qu'elle écrit sur son quotidien de jeune femme (le harcèlement dans la rue comme sur les réseaux sociaux et les inégalités présentes dans toutes les strates de la société), Chilla, 23 ans, s'est révélée à nous comme dans ses morceaux. Fine observatrice, le verbe facile, le sens de la nuance et une certaine pudeur qui promettent à la jeune artiste une jolie carrière.

Chilla - Sale chienne

Des textes autobiographiques

Si le premier EP de Chilla a pu voir le jour, c'est parce que "le karma a agit en ma faveur", nous confie d'emblée Chilla. Celle qui a grandi dans un "petit patelin" près de la frontière suisse doit son amour de la musique à ses parents, travaillant dans le social. Son père, un très bon pianiste, "aurait pu en faire son métier mais il n'a jamais eu la prétention d'essayer", glisse-t-elle. C'est lui qui l'a nourrit au jazz ou au blues tandis que sa mère, le "seul modèle féminin" de son entourage, s'est occupée de lui faire écouter du rock, du ska ou du jazz manouche. 

À 6 ans, Chilla débute le violon et poursuit sa scolarité dans la musique avec un cursus au conservatoire. Une fois son bac littéraire en poche option musique, la jeune femme s'essaie aux cours de chant mais finit par abandonner. Cet esprit vif et spontané n'est pas taillé pour un parcours académique. La découverte du rap, au hasard d'un défi entre potes comme elle le raconte dans de nombreuses interviews, achèvera l'accomplissement de son destin : Tefa, producteur de MC Jean Gab1, Diam's ou Keny Arkana au CV long comme deux bras, la repère sur YouTube et lui permet de donner naissance à son premier projet aux textes autobiographiques et puissants.

Exemple avec Si j'étais un homme, un titre qui dénonce "certains comportements abusifs que certains hommes ont envers les femmes" en retournant la situation. "C'était le meilleur moyen pour que les hommes puissent se mettre à notre place", explique Chilla qui a écrit les paroles avec Cléo, une amie également chanteuse basée à Bruxelles. 

Chilla - Si j'étais un homme

Dans Chico, dernier puissant titre de l'EP, Chilla s'adresse à son père, décédé d'un cancer du rein alors qu'elle avait 14 ans. "Non je n'ai pas oublié / Les traits de ton visage métissé / Tes yeux noisettes emplis de sincérité / Ta tendresse, ta voix, ton humanité", rappe-t-elle d'une voix grave et sensible.

"D'une certaine manière avec cet EP, j'ai essayé d'ouvrir mon intimité au public mais sans trop entrer dans les détails. Parce qu'il y a une forme de pudeur qui m'a empêchée sur ce projet de trop pousser sur mon histoire personnelle", confie Chilla qui reconnaît ensuite que cela va lui "prendre un peu de temps" pour s'ouvrir plus dans ses prochaines compositions.

L'écriture comme prise de conscience

"J'ai pas la prétention de changer les choses avec ma musique", affirme celle qui aborde cependant dans ses chansons des discours jusqu'à alors totalement inexistants dans le rap... et dans la musique française en général. "Il commence à y avoir un éveil des consciences par rapport à la condition des femmes, au manque de parité et d'égalité, ça va aller en s’améliorant !", prédit Chilla avec optimisme, faisant écho à la libération de la parole depuis les révélations de l'affaire Harvey Weinstein.

Son éveil à elle, la rappeuse le doit à une éducation sans stéréotype de genres, un héritage maternel de valeurs d'indépendance, d'égalité et de détermination mais aussi, et peut-être surtout, à la pratique de l'écriture dès l'âge de 17 ans. 

"Il y a des situations dans lesquelles on se retrouve depuis qu'on est gamine et que j'avais banalisées. Je pensais que c'était normal d'être un peu angoissée en sortant de chez soi à 23 heures le soir, de devoir se taire quand un homme nous accoste de manière vulgaire dans la rue, de devoir se battre sans arrêt pour réussir autant que les hommes", raconte celle qui a "pris conscience de cette injustice petit à petit", à force d'expériences, de maturité et de recul par rapport aux textes qu'elle écrivait. 

Ça veut dire quoi faire le bonhomme ?

Chilla, rappeuse de 23 ans
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"Cette barrière du sexe, je ne l'ai jamais eue. C'est en étant exposée et après avoir reçu des retours un peu durs que j'ai réalisé qu'être une femme posait problème dans ce milieu". On la dit vulgaire pour une fille, mais en quoi la vulgarité serait-elle réservée aux hommes ? Chilla, elle fait le bonhomme ? "Mais ça veut dire quoi faire le bonhomme ?", s'interroge celle qui pense devoir son côté "virile" aux rappeurs qu'elle a beaucoup écoutés et dont elle admire le travail. 

La tête sur les épaules, ancrée dans sa réalité, critique de la société dans laquelle elle évolue, consciente de ses privilèges comme de ses difficultés, Chilla s'inscrit dans une génération de jeunes artistes qu'on prend plaisir à écouter. C'est par leurs mots, leur voix et leur talent que, sans toujours le savoir, elles permettent à d'autres jeunes femmes de s'éveiller. "Je suis dans l'arène passe-moi le micro pousse-toi", scande Chilla dans Indigo, un titre inédit à Karma. Comme une image que les temps ont changé et que les femmes sont prêtes à se faire entendre. 

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