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Oscars 2018 : pourquoi "La Forme de l'eau" peut prétendre au succès de "La La Land"

NOUS L'AVONS VU - Le nouveau long-métrage de Guillermo del Toro collecte récompense sur récompense et pourrait bien triompher aux Oscars. Quelles sont les clefs de ce chef-d’œuvre qui s'annonce déjà culte ?

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La Forme de l'Eau - The Shape of Water | Bande Annonce #1 [Officielle] VOST HD | 2018 Crédit Image : Fox |
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Aymeric Parthonnaud
Journaliste

La Forme de l'eau est sans doute le meilleur film de Guillermo del Toro, voire l'un des plus beaux films de l'année, tenez-vous-le pour dit. C'est aussi un concurrent de taille pour 3 Billboards, les panneaux de la vengeance, l'autre phénomène cinéma de ce début d'année. 

Les deux films ont remporté chacun une foule de prix lors des différentes cérémonies pré-Oscars : meilleur fil dramatique et meilleure actrice aux Golden Globes pour 3 Billboards par exemple, meilleur réalisateur ou meilleure musique pour La Forme de l'eau. Ce dernier a d'ailleurs remporté le plus grand nombre de nominations aux Oscars en 2018 avec quelques 13 sélections. Le film approche les 14 nominations de Titanic et La La Land.

Mais qu'est ce qui séduit autant dans La Forme de l'eau, ce conte fantastique qui raconte l'histoire d'amour et de survie entre une femme muette et une mystérieuse créature aquatique prisonnière du gouvernement ?

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Un conte de fée en pleine Guerre Froide

"Et si je vous parlais d'elle, de la princesse sans voix...", commence le narrateur. Si La Forme de l'eau parle immédiatement aux spectateurs, c'est qu'il use d'un style de narration bien connu du public : le conte de fée. Le parallèle a déjà été établi assez clairement entre La Belle et la Bête et La Forme de l'eau. Une jeune femme muette et ingénue tombe amoureuse d'une créature monstrueuse tenue prisonnière. Après une période de crainte et de découverte, les deux personnages vont s'unir et combattre un système oppressif et violent par leur amour. La La Land reprenait aussi le style très cadré des comédies musicales (celles de Jacques Demy en tête) et a apporté son propre twist.

L'histoire de Guillermo del Toro n'est pas un conte simpliste, le réalisateur s'affranchit volontiers de la morale de l'oeuvre de Madame de Villeneuve. "Je trouve horrible que la bête se transforme en prince (dans le conte original, ndlr), car l'essence de l'amour ce n'est pas de changer l'autre mais de l'accepter comme il est", disait-il en automne 2017 à Paris.

Comment modernise-t-il ce récit ? D'abord, en intégrant ce conte dans un passé proche : l'Amérique des sixties. L'aspect rétro, avec les belles voitures, les couleurs pop, l'organisation très nette des foyers et des entreprises, permet à Guillermo del Toro d'apporter des critiques très fines des fantasmes réactionnaires de nos sociétés : le patriarcat écrasant (avec le personnage glacial du colonel Richard Strickland joué par Michael Shannon), le travail aliénant (le quotidien répétitif), le racisme, la société de consommation...

Suspense d'un film d'espionnage

Un conte de fée moderne aussi car il intègre une forme de suspense. Guillermo del Toro maintient de bout en bout les enjeux dramatiques : le secret, l'acceptation, la naissance du sentiment amoureux malgré les circonstances, la course-poursuite, la survie... 

Cette ultime question, "les personnages vont-ils survivre ?", est d'ailleurs rapidement l'angoisse qui l'emporte sur toutes les autres. On la saisit pleinement lors d'une scène déchirante où Elisa Esposito (Sally Hawkins) tente désespérément de faire comprendre à son voisin et ami Giles (Richard Jenkins) qu'il doit l'aider à faire s'enfuir la créature avant qu'elle ne soit tuée. Le film vous gardera au bord de votre siège jusqu'aux crédits à partir de ce moment.

Le film agit d'ailleurs comme une romance mais aussi comme un thriller avec ses espions américains et russes qui veulent s'emparer de la créature, une opération sauvetage digne de Mission Impossible et le mystère sur la nature même de la créature qui se révélera être bien plus qu'une curiosité douée d'intelligence. 

Féminisme, diversité, tolérance

La grande modernité de La Forme de l'eau intervient aussi dans le traitement de thèmes de société qui auraient fait trembler les années 60 si le cinéma de l’époque avait oser en parler aussi frontalement. La sexualité et le désir d'Eliza est traité très directement, via son histoire d'amour avec la créature, tendre et charnelle, mais aussi grâce à des scènes qui la montre en train de se masturber chaque matin avant d'aller au travail. 

Le fait de montrer la masturbation n'est pas révolutionnaire en soi mais c'est la normalisation qu'effectue Guillermo del Toro qui est un vrai bol d'air frais. Cette pratique est réduite à ce qu'elle est : un détail du quotidien aussi banal que la cuisson des œufs pour le petit déjeuner. 

La Forme de l'eau fait aussi voler en éclats les discriminations et règles moralistes de l'époque. Les blancs marient des blancs, les noirs des noirs, l'homosexualité est condamnée unanimement, tel était cette Amérique de 1962. Le film propose un regard sur une société qui n'a pas encore connu le jugement de la cour suprême Loving v. Virginia de 1967 qui a autorisé les mariages mixtes. 

Pourtant, entre l'histoire d'amour des personnages principaux, séparés par bien plus qu'une couleur de peau, et Giles qui tente de séduire le propriétaire d'une boutique de tartes, ce film est un modèle sur la question de la lutte contre les discrimination. Et sans gros sabots, juste de la finesse et des émotions. Le film s'autorise même quelques moments de légèreté et d'humour.

L'émancipation des travailleuses que sont Elisa et sa collègue et amie Zelda (interprétée par la brillante Octavia Spencer) est aussi un thème extrêmement fort. Enfin, offrir à un personnage muet (mais pas sourde) une telle place et une telle force finit de rendre ce film philosophique et éminemment politique. Rares sont les long-métrages à aborder cette différence même si Babel, Sur mes Lèvres ou La Leçon de Piano ont déjà admirablement traité la question.

Un vrai point de vue esthétique

La dernière force de la Forme de l'eau réside dans le regard de Guillermo del Toro. Tout est pensé, dessiné, assumé. La créature, le laboratoire, l'incroyable appartement double d'Elisa et Giles, les costumes, la musique enchanteresse d'Alexandre Desplat, la lumière, les objets qui traînent ici et là... La Forme de l'eau à ce quelque chose d'un immense tableau qui nous submerge.

En cela, il est très proche de La La Land qui jouait aussi très bien sur un style légèrement rétro, un Hollywood fantasmé et quasi théâtral. Le public français pourra peut-être y voir un quelque chose du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain pour ce qui est du style. La La Land et La Forme de l'eau brillent parce qu'ils matérialisent la vision singulière de leurs réalisateurs. Ils partagent un sens de la mise en scène, un ton doux-amer, des couleurs et - là est sans doute le parallèle le plus troublant - une scène musicale et dansante finale aussi merveilleuse qu'inattendue

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La La Land Ending Scene

Les deux séquences commencent de la même façon : un long regard de l'héroïne (Emma Stone et Sally Hawkins) vers l'homme de leur cœur (Ryan Gosling et la créature). Leurs rêves et pensées deviennent des comédies musicales somptueuses avant que la réalité ne viennent se rappeler à elles. Des idées géniales et bouleversantes, des moments forts de cinéma... qui méritent bien une pluie d'Oscars.

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