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Primaire de la gauche : comment la place du travail dans la société fait débat

DÉCRYPTAGE - En s'opposant sur le revenu universel, les candidats mettent en exergue deux visions de la dimension sociale du travail.

Primaire de la gauche : les sept candidats lors du 2e débat
Primaire de la gauche : les sept candidats lors du 2e débat Crédit : bertrand GUAY / AFP
Julien Absalon
Julien Absalon
Journaliste RTL

Ils sont divisés sur bon nombre de sujets. Sortie du nucléaire, abrogation de la loi Travail, suppression de l'article 49.3 de la Constitution ou encore dépénalisation de la consommation de cannabis... Les sept candidats de la primaire de la gauche ont largement exprimé leurs désaccords depuis le début de la campagne. Mais une proposition cristallise en particulier leurs divergences : le revenu universel, inscrit dans le programme de Benoît Hamon. Cette proposition vise à octroyer, à terme, 750 euros à tous les citoyens, sans condition de ressources. Elle a été au cœur des échanges du premier débat diffusé jeudi 12 janvier sur RTL, mais concentre aussi toutes les attentions dans les différentes interventions médiatiques des candidats et de leurs soutiens.

La plupart des candidats de la primaire, mais aussi les futurs concurrents du vainqueur, doutent de la faisabilité de cette mesure. Comment Benoît Hamon compte-t-il financer cet ambitieux mastodonte, alors que les caisses de l'État souffrent ? Il s'agit là du principal angle d'attaque de ses détracteurs, qui n'hésitent pas à pointer un manque de "sérieux", comme l'ont fait Vincent Peillon ou le directeur de campagne d'Arnaud Montebourg. Mais derrière ces torpilles, ce n'est pas seulement le financement du projet qui pose question. Il se cache aussi un affrontement sur la place accordée au travail dans la société.

"L'épanouissement ne passe pas que par le travail"

Outre la volonté affichée de mettre un terme à la "grande précarité" des Français, Benoît Hamon indique sur son site internet vouloir "contribuer à définir un nouveau rapport au travail" à l'aide de sa proposition. "Si je veux le revenu universel, c'est notamment parce que je pense que l'épanouissement personnel ne passe pas que par le travail", expliquait-il aussi lors d'un meeting à Nancy. À une question d'un auditeur de RTL précisant qu'il travaillait 80 heures par semaine pour avoir "un salaire décent", l'élu socialiste répondait : "Ce qui est incroyable, c'est que l'on accepte d'être à ce point sous la pression du travail pour ne tirer qu'un revenu servant tout juste à vivre". Et de poursuivre sur un cas concret : celui de "ces mères célibataires avec un travail à horaires décalés qui sont les premières, dès qu'on leur en offre l'opportunité, à réduire leur temps de travail, car elles ne peuvent pas vivre avec un petit salaire et un temps de travail qui les empêche de pouvoir éduquer leurs enfants".

Benoît Hamon procède ici à une remise en cause directe de l'un des fondements de la société actuelle : le fait que le travail joue un rôle primordial d'intégration, en offrant à l'individu une identité et un statut social pour ne pas être marginalisé. Une notion notamment étayée par le sociologue Émile Durkheim. C'est d'ailleurs ce à quoi adhèrent les autres principaux candidats à la primaire de gauche. Arnaud Montebourg, se vantant d'être le candidat "d'une société du travail" à l'instar de Vincent Peillon, expliquait le 3 janvier sur RTL : "Je suis un petit peu finalement comme Victor Hugo quand il exaltait 'le travail fier'. Moi, je crois à la société du travail parce que c'est l'outil de la dignité du citoyen". Même son de cloche chez Manuel Valls, qui défend une "société qui met le travail au cœur" et allant même jusqu'à dénoncer l'ère du "farniente" voulue, selon lui, par Benoît Hamon. François de Rugy s'est quant à lui interrogé sur la nécessité de faire un "solde de tout compte" de la lutte contre le chômage. Et en dehors des candidats, même Philippe Martinez, leader de la CGT, n'a pas manqué de souligner l'importance du travail qui "structure les individus" et crée du "lien social".

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En contestant ces raisonnements, pointant du doigt la défaillance du travail dans son rôle intégrateur, voire le fait qu'il devienne par moments un facteur d'exclusion, Benoît Hamon s'approprie une réflexion largement défendue et popularisée par Jérémy Rifkin. L'économiste américain, ex-conseiller de Bill Clinton, avait fait sensation à la fin des années 90 avec un best-seller intitulé La fin du travail, dans lequel il théorisait un "déclin" de la valeur du travail dans la société compte tenu du boom des machines de production et de la transition numérique. Une thèse qui est "aussi vieille que la première révolution industrielle et l'invention du métier à vapeur", comme le rappelait une critique de Libération en 1997. Mais si cette thèse s'invite de nouveau à la table, c'est bien parce que la révolution numérique se trouve plus que jamais dans toutes les têtes et qu'elle a conduit des économistes de l'OCDE à affirmer que 9% des emplois français pourraient être substitués par des robots.

Benoît Hamon est largement minoritaire - seul Jean-Luc Bennahmias partage sa proposition - au sein de la primaire sur ce dossier. Il faut commencer à regarder du côté de Jean-Luc Mélenchon ou de Yannick Jadot, candidat EELV, qui déclarait dans son discours de victoire à la primaire écologiste : "Osons dire que nous voulons une société qui ne soit pas une compétition perpétuelle, pour avoir le droit de vivre dignement et de nous épanouir".

Volte-face du PS

C'est pourtant bien un gouvernement socialiste qui, sous l'impulsion de Martine Aubry, a mis au point les 35 heures. La liberté donnée aux travailleurs de pouvoir utiliser leur temps rendu à des loisirs faisait d'ailleurs partie de l'argumentaire déployé à l'époque. Et il y a peu dans Politis, Michel Rocard, père du RMI, abondait dans le sens de Jérémy Rifkin et prônait l'exaltation d'une "autre forme de vie, liée à des valeurs non marchandes". Mais la "société du travail" semble désormais être devenu le courant majoritaire au sein du PS. "C'est très étonnant mais le PS est devenu très social-libéral", observe pour RTL.fr Mireille Bruyère, maîtresse de conférences et chercheuse au Centre de recherche et d'études Travail organisation pouvoir. Elle note toutefois que les 35 heures n'ont d'ailleurs eu qu'un effet de "réduction quantitative" du travail sans que se pose la question de l'amélioration qualitative des heures travaillées : "Les 35 heures, c'est une intensification du travail et une plus grande productivité".

Si la gauche est donc largement divisée sur la question, les partisans d'un changement de philosophie vis-à-vis du travail le sont tout autant, notamment sur la manière d'y parvenir. Jean-Luc Mélenchon est par exemple farouchement opposé au revenu universel. "Jusqu’à preuve du contraire, il y aura quand même des robots à construire. Fondamentalement, comme il y aura toujours un travail à faire, on ne peut pas déconnecter le revenu du travail", analyse de son côté Mireille Bruyère, également membre du collectif antilibéral des Économistes atterrés. Reste alors l'idée de réduire le temps de travail. À 32 heures ? Là encore, le débat est ouvert.

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