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Turquie : tout comprendre de la crise diplomatique avec l'Europe

ÉCLAIRAGE - Les relations sont extrêmement tendues entre Ankara et plusieurs pays européens, en particulier les Pays-Bas. En cause : une campagne pro-Erdogan menée sur le continent par le gouvernement turc.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, à Metz le 12 mars 2017
Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, à Metz le 12 mars 2017 Crédit : JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
Julien Absalon
Julien Absalon
et AFP

On n'avait plus vu une telle escalade des tensions depuis fort longtemps. Entre la Turquie et plusieurs pays de l'Union européenne, les relations diplomatiques sont devenues particulièrement exécrables en l'espace de quelques jours. Une crise qui a sans doute atteint son paroxysme durant le week-end du 12 et 13 mars, lorsque les Pays-Bas ont refusé à des ministres turcs d'organiser sur leur sol des meetings de soutien au président Recep Tayyip Erdogan.

Samedi 12 mars, les autorités néerlandaises ont ainsi expulsé la ministre turque de la Famille Fatma Betül Sayan Kaya vers l'Allemagne, d'où elle était arrivée par la route. Dans la foulée, le lendemain, le chef de la diplomatie turque Mevlut Cavusoglu n'a pas été autorisé à effectuer une visite officielle à Rotterdam. Tous deux avaient pour mission de convaincre l'influente diaspora d'électeurs turcs de voter "oui" à un référendum prévu le 16 avril en Turquie pour renforcer les pouvoirs du président Erdogan.

Cette décision de La Haye, ville siège du gouvernement des Pays-Bas, s'inscrit dans la série d'annulations de manifestations dans d'autres villes européennes, notamment en Allemagne et en Suisse. Des actes politiques forts qui ont conduit le pouvoir turc à dénoncer des relents de "fascisme" et de "nazisme" et les Pays-Bas à lancer un appel à la prudence à ses ressortissants installés en Turquie. Ci-dessous, voici toutes les questions clefs pour comprendre cette controverse qui touche également la France, où une manifestation pro-Erdogan a été autorisée à Metz.

Quel est le but de ces meetings pro-Erdogan ?

Le 16 avril 2017, les citoyens turcs sont appelés à se prononcer par référendum sur une réforme constitutionnelle devant octroyer des pouvoirs renforcés à Recep Tayyip Erdogan. Dans un pays marqué par l'instabilité, comme le rappelle le putsch militaire manqué de la nuit du 15 au 16 juillet 2016, cette révision est censée apporter une "stabilité durable" au pays, selon le premier ministre Binali Yildirim. Pour les opposants, il s'agit d'une nouvelle dérive autoritaire d'un gouvernement qui a considérablement durci sa politique depuis la tentative de coup d'État, en atteste la purge d'une ampleur inédite qui a suivi dans les diverses institutions. Les dirigeants turcs ont d'ailleurs été vivement critiqués après avoir fait à plusieurs reprises un parallèle entre les partisans du "non", les putschistes et les membres d'organisations classées "terroristes".

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Le texte de la réforme prévoit notamment le transfert de l'essentiel du pouvoir exécutif au Président qui nommera lui-même les ministres. Il désignera également un ou plusieurs vice-présidents. Le poste de Premier ministre, actuellement occupé par Binali Yildirim, disparaîtra. Même si cela reste à être clairement précisé, une réinitialisation de la législation sur le nombre maximum de mandats qu'un président peut accomplir (deux fois cinq ans) pourrait permettre à Recep Tayyip Erdogan de rester pouvoir jusqu'en 2029.

Que font les ministres turcs en Europe ?

Pour maximiser les chances de victoire du "oui", le gouvernement turc s'est lancé dans une campagne dans l'Europe de l'Ouest, où se trouve une importante diaspora. L'Allemagne compte la plus importante communauté turque au monde hors de Turquie, avec quelque trois millions de personnes, dont près de la moitié ont le droit vote. Les Pays-Bas comptent près de 400.000 personnes d'origine turque.

Pourquoi ces meetings en Europe posent problème

Dans un contexte politique européen tumultueux, avec plusieurs échéances électorales approchant, plusieurs pays européens semblent vouloir éviter toute possibilité de montée de l'extrême droite. Aux Pays-Bas, le Premier ministre Mark Rutte a ainsi appelé son pays à être le premier en Europe à "arrêter le mauvais populisme". Une déclaration qui n'est pas due au hasard, à deux jours d'une élection cruciale prévue le 15 mars et dans laquelle le Parti pour la liberté (PVV) du député anti-islam Geert Wilders talonne celui de la majorité. "On peut dire que ces élections sont les quarts de finale pour essayer d'empêcher le mauvais populisme de gagner. Les demi-finales sont en France en avril et mai et ensuite, la finale en Allemagne en septembre", estime le chef du gouvernement néerlandais, dans une campagne où l’immigration s'est retrouvé au cœur des débats.

En Allemagne, où la crise a commencé avec l'annulation de quatre meetings de campagne de ministres, le ton est le même. "Une campagne (électorale) turque n'a rien à faire ici, en Allemagne", a déclaré le ministre de l'Intérieur Thomas de Maizière. En Autriche, une commune a invoqué des "risques de trouble à l'ordre public" pour annuler une manifestation. Au Danemark, le premier ministre Lars Løkke Rasmussen a "proposé" à son homologue turc Binali Yildirim de reporter une visite au Danemark prévue fin mars en raison de "l'escalade" entre Ankara et les Pays-Bas. En Suisse, un hôtel à Zurich a refusé d'abriter un rassemblement en présence du chef de la diplomatique turque Mevlüt Cavusoglu.

Quelle est la position de la France ?

Dimanche 12 mars, Mevlut Cavusoglu a pu s'exprimer à Metz devant un millier de membres de la communauté turque. Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères, a indiqué qu'en "l'absence de menace avérée à l'ordre public, il n'y avait pas de raison d'interdire cette réunion".

Cette décision a été largement contestée par la droite et l'extrême droite, mais aussi à gauche. "J'ai honte pour mon pays", s'est ému Nicolas Dupont Aignan, tandis que le frontiste David Rachline a déclaré : "La réalité, c'est qu'on vient s'essuyer les pieds sur les valeurs de notre pays". Richard Ferrand, soutien d'Emmanuel Macron Macron a réclamé de son côté une "solidarité européenne", regrettant à l'instar de François Fillon que la France et les autres pays n'aient pas eu une position commune. "À partir du moment où Erdogan a insulté les Pays-Bas en les traitant de pratiques nazies, fascistes, il fallait interdire ce meeting à Metz", estime de son côté Yannick Jadot, soutien de Benoît Hamon. "Je pense que la France devrait avoir une parole ferme, claire contre le régime d'Erdogan", a lancé Clémentine Autain, soutien de Jean-Luc Mélenchon.

Les menaces de la Turquie

Face à ces annulations en série, Recep Tayyip Erdogan a promis de "faire payer le prix" aux Pays-Bas pour le traitement, rappelant selon lui "le nazisme et le fascisme". Cela s'ajoute aux "lourdes sanctions" promises par le ministre Mevlut Cavusoglu. "La Turquie devrait réexaminer le volet des passages terrestres", a par ailleurs avancé Omer Celik, son collègue aux Affaires européennes.

Des déclarations véhémentes qui ont conduit les Pays-Bas à appeler à la vigilance ses ressortissants en Turquie : "Restez vigilants et évitez les rassemblements et les endroits très fréquentés". Le premier ministre Mark Rutte a tout de même enclenché une volonté d'apaiser les relations en affirmant : "Je ne crois pas que leur idée était d'influencer les élections". L'Union européenne a de son côté demandé à la Turquie d'éviter toute "déclaration excessive", appelant comme l'OTAN à une "désescalade" des tensions.

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