5 min de lecture Syrie

Lafarge en Syrie : un mort, un disparu et des enlèvements en série

Accusé d'avoir financé "le terrorisme" et mis en danger ses salariés en Syrie, le groupe cimentier Lafarge a toujours qualifié la sécurité de ses équipes de "priorité".

Le logo de Lafarge (illustration)
Le logo de Lafarge (illustration) Crédit : FRANCK FIFE / AFP
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La rédaction numérique de RTL
et AFP

Une nouvelle révélation scandaleuse éclabousse Lafarge. Déjà soupçonnée d'avoir passé des pactes et en partie financé l'organisation Daesh en Syrie, afin de poursuivre ses activités sur place, l'entreprise française est visée par de nouvelles accusations : parmi les nombreux employés enlevés, un a été tué et un autre reste porté disparu, selon des témoignages.

Sur les hauteurs d'Aïn Issa, la maison de Yassin Ismaïl est restée inachevée. Elle aurait eu fière allure dans le quartier, avec ses trois chambres prévues et son étage. Un luxe rare que ce père de trois petits garçons devait s'offrir grâce à son travail, très envié dans cette région démunie : contrôleur mécanicien à la cimenterie Lafarge de Jalabiya, à 30 km de là. Mais la guerre en a décidé autrement. 

Les groupes armés s'installent dans la région monnayent les droits de passage à coups d'enlèvements de salariés ou de leurs proches : un rapport interne à Lafarge en dénombre au moins une douzaine à partir de 2012. En 2013, Yassin Ismaïl, employé par la société française depuis 2009, est arrêté par des jihadistes du futur groupe État islamique (EI), qui l'exécutent après plusieurs mois de captivité, ont confirmé sa famille et trois de ses collègues chez Lafarge. 

D'après le récit de combattants de l'EI à ses proches, il a été égorgé et son corps jeté dans un précipice, un canyon rocailleux du haut duquel les jihadistes balançaient leurs prisonniers morts ou vifs. Les restes de centaines d'entre eux y ont été retrouvés. Pour son oncle, Yassin Ismaïl, son travail chez Lafarge a pu jouer dans sa disparition : "L'usine se trouvait en zone kurde, et l'EI l'a tué en l'accusant d'être un espion des Kurdes"

20.000 dollars par mois à Daesh

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En 2013, toujours, disparaît un autre salarié de Lafarge, Abdoul al-Homada. Selon quatre de ses collègues interrogés, ce mécanicien de 35 ans a été enlevé à Alep, à 150 km à l'ouest, et très probablement tué

En novembre 2016, 11 anciens salariés et l'association française Sherpa ont porté plainte contre Lafarge, sa filiale syrienne Lafarge Cement Syria (LCS), et plusieurs dirigeants "pour financement du terrorisme" et "mise en danger délibérée de la vie d'autrui" notamment. 

Sur le premier chef d'accusation, désastreux pour l'image du groupe, le président de LCS de 2008 à 2014, Bruno Pescheux, mis en examen en décembre dernier, a admis devant les enquêteurs que sa société avait versé à l'EI, entre novembre 2013 et juillet 2014, environ 20.000 dollars par mois pour faciliter la circulation des salariés et marchandises, pour une partie au moins après l'exécution de Yassin Ismaïl. 

Lafarge est au total soupçonné d'avoir financé indirectement des groupes armés syriens, dont l'EI et d'autres organisations jihadistes, pour près de 13 millions d'euros entre 2011 et 2015.

"Le responsable de l'usine avait fui avec sa famille"

Lafarge, qui avait retiré ses expatriés de Syrie pour raisons de sécurité, a-t-il également fait courir trop de risques à ses salariés syriens en se maintenant en Syrie jusque 2014, quand les autres multinationales l'ont quittée dès 2012 ? Le groupe a toujours affiché la sécurité de ses équipes comme une "priorité". 

Nombre d'anciens salariés locaux estiment que l'arrivée de Lafarge a beaucoup apporté économiquement à la région et à ses habitants, jusqu'en 2012. Mais certains estiment que le groupe ne les a pas assez protégés par la suite, avec en point d'orgue l'évacuation en catastrophe de l'usine le 19 septembre 2014, date de sa prise par l'EI et de la fin de l'aventure syrienne de Lafarge. 

Ce matin-là, "ce sont des voisins qui sont venus nous dire que l'EI allait attaquer, personne de la direction ne nous a prévenus. Le responsable de l'usine avait fui avec sa famille", explique l'un d'eux, Jarir Yahyaalmullaali. "Lafarge se fichait de notre sécurité et n'avait prévu aucun plan d'évacuation. On s'est entassés à 29 dans les trois véhicules qu'on a trouvés. Si on était restés, on serait peut-être tous morts", estime-t-il. Ce récit a été confirmé par plusieurs anciens salariés de Lafarge. 

Quelques jours plus tard, le successeur de Pescheux à la tête de LCS, Frédéric Jolibois se félicite dans un email envoyé à ses collègues : "Nous avons réussi à sortir nos employés de l'usine sains et saufs", une déclaration qui a outré les salariés concernés

D'autant que la veille de l'attaque de l'EI, le même Jolibois, également mis en examen en décembre, conseillait juste dans un email à ses équipes de "préparer des matelas, de la nourriture, de l'eau, du sucre dans les tunnels" et y "déplacer les équipes si les affrontements arrivent". "Il semblerait qu'il y ait eu une vraie cécité, volontaire ou non, de la direction sur la sécurité des salariés", note Sandra Cossart, directrice de Sherpa. 

Le cimentier soutenu par le gouvernement français ?

À partir de 2013, le maintien de l'usine, dans laquelle Lafarge avait investi 680 millions d'euros en pariant sur un avenir meilleur, est la priorité de LCS. Quitte à prendre des risques : "À partir du moment où la décision a été prise de continuer (...) dans un contexte de guerre civile, il fallait en accepter les conséquences", déclarera M. Pescheux aux enquêteurs. À la décharge du groupe, rares sont ceux qui semblent l'en avoir dissuadé. Selon le directeur général adjoint opérationnel de Lafarge à l'époque, Christian Herrault, lui aussi mis en examen, le gouvernement français le poussait au contraire à rester. 

Des salariés dénoncent des pressions de la direction à l'époque. "Si l'un d'entre nous ne venait pas à l'usine à cause des problèmes de sécurité, il était licencié", affirme Yahyaalmullaali. Mais beaucoup sont aussi restés pour conserver des emplois qui faisaient vivre des familles entières. Y compris Yassin Ismaïl : "Il savait que c'était dangereux, mais il n'avait pas d'autre ressource", souligne son cousin, Mustafa Yassin. 

Interrogé à propos de Yassin Ismaïl et Abdoul al-Homada, LafargeHolcim a répondu n'avoir "pas connaissance qu'un collaborateur de Lafarge Syrie soit décédé à la suite d'un enlèvement". Aux enquêteurs, Herrault a assuré que "tous les enlèvements ont été réglés, les rançons ont été payées et les personnes libérées sans dommage corporel"

Mais, interrogé sur le cas d'Abdoul al-Homada, il concède qu'un salarié enlevé à Alep "n'a jamais été retrouvé". Lafarge ne s'y est toutefois pas intéressé car, affirme-t-il, Homada a été enlevé en raison de son statut d'opposant au régime de Damas, accusé d'innombrables enlèvements et meurtres depuis le début du conflit. 

Mais, même dans ce cas, pourquoi se serait-il risqué à venir dans ce quartier d'Alep tenu par le régime ? Parce que c'était imposé par Lafarge, réplique son ancien coéquipier Jarir Yahyaalmullaali. LCS ne voulait pas, à l'époque, verser les salaires à l'usine pour éviter d'y avoir trop de liquide et susciter les tentations de vols. Comme cela se faisait dans d'autres entreprises et administrations, les salariés devaient donc aller le retirer dans la banque d'une grande ville, Alep étant la plus proche. 

Après cette disparition, la direction a accepté de verser les salaires à l'usine. Devant les enquêteurs à Paris, un collègue et proche d'Abdoul al-Homada a livré un autre détail : après son enlèvement, LCS l'a licencié pour "absence injustifiée"

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