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État islamique : pourquoi la Libye est une terre propice au jihad, aux portes de l'Europe

INTERVIEWS / ÉCLAIRAGE - Depuis plusieurs mois, les regards des spécialistes se tournent vers la terre libyenne, où des combattants étrangers affluent pour faire le jihad. Un territoire aux portes de l'Europe.

Les combattants de l'État islamique ont été chassés de la ville de Derna il y a 7 mois
Les combattants de l'État islamique ont été chassés de la ville de Derna il y a 7 mois Crédit : STRINGER / AFP
Cécile De Sèze
Cécile De Sèze
Journaliste RTL

Même affaibli par les frappes de la coalition, Daesh continue de s'étendre. Depuis plusieurs mois déjà, les regards se tournent vers la Libye, cette terre que certains spécialistes décrivent comme le nouveau "pôle d'attraction" du jihad, notamment pour les combattants étrangers. Deux Français ont été arrêtés en novembre dernier sur les routes de la Libye, tandis que le départ d'un Belge a été avorté au début de l'année 2016.

Les Européens, mais aussi les Africains, répondent à l'appel lancé par le chef de l'État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi. La Libye devient une nouvelle terre promise du jihad pour l'État islamique (EI), grâce à plusieurs paramètres. L'histoire du pays d'abord. Comme l'écrit Kamal Redouani dans Inside Daesh, la ville de Derna est la "capitale historique du jihad" avec ses mausolées qui sont les "tombeaux de 70 compagnons du prophète". "Voilà pourquoi Derna a une âme de jihadistes". 

La ville libyenne de Derna est située sur les côtes méditerranéennes
La ville libyenne de Derna est située sur les côtes méditerranéennes Crédit : Capture d'écran

Pourtant, Daesh a échoué à Derna. Selon David Thomson, journaliste à RFI, c'est bien là que tout a commencé à partir de novembre 2014, quand l'EI a tenté de s'y implanter, sans succès. La population ne s'est pas laissée faire et s'est soulevée contre l'occupation et l'instauration de la charia dans leur ville. De plus, Daesh n'a pas que des amis en terre libyenne, notamment al-Qaïda, dont certaines brigades ont empêché les membres de l'État islamique de s'installer en les combattant. Malgré les offensives lancées depuis des positions en périphérie de la ville, Daesh ne parvient pas encore à prendre le contrôle. Les milices barricadent leur fief. 

Formation d'une "armée africaine" à Syrte

Même chassé de Derna, Daesh a plus d'un fusil à son arsenal et se dirige également vers Syrte depuis février 2015. Là-bas, des jihadistes venus de tous les pays. On trouve notamment beaucoup de Tunisiens et de Soudanais. Selon David Thomson, Daesh "est en train de monter une véritable armée africaine autour de la ville". Une armée qui serait composée de 3.000 combattants selon l'ONU, 5.000 selon les États-Unis, assure le spécialiste à RTL.fr

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La Libye est donc une nouvelle destination pour les étrangers venus du monde entier pour faire le jihad. De plus en plus de combattants prennent le risque de franchir les frontières de la Libye avec la Tunisie et le Soudan pour rejoindre "les combattants musulmans qui se battent" et qui "l'affichent sur les réseaux sociaux". "Si leurs frères combattent, l'islam leur impose de les suivre", explique Kamal Redouani, interrogé par RTL.fr. C'est d'ailleurs pour disposer d'un ancrage solide sur le continent africain que Daesh grignote du territoire libyen. Objectif : faire de la Libye un centre de formation de jihadistes pour pouvoir se positionner sur tout le continent via des combattants formés à Syrte, poursuit le spécialiste. Les rangs de Daesh sont d'autre part peuplés de Libyens, selon Kamal Redouani, qui décrit le pays comme "un centre du jihad depuis assez longtemps"

De nouvelles ressources pétrolières à saisir

Syrte est une ville stratégique puisqu'elle se situe à proximité du "croissant pétrolier". Entre Benghazi et Al-Sedra, cette région concentre les deux tiers du pétrole produit dans le pays. De quoi promettre à l'organisation terroriste de nouvelles possibilités de s'enrichir. 

Installations gazières et pétrolières en Libye
Installations gazières et pétrolières en Libye Crédit : Kun Tian / AFP

Depuis février 2015, Daesh revendique de plus le contrôle d'une zone allant de Syrte jusqu'à la ligne de Ben Jaouad. Avec l'offensive menée en janvier dernier sur le "croissant pétrolier", Daesh a confirmé la nature de ses intentions en Libye : instaurer un modèle économique calqué sur celui existant en Syrie et en Irak - l’enrichissement par le trafic de matières premières - analyse le journaliste spécialisé sur Twitter. Selon lui, une "administration territoriale" a même déjà été élaborée à Syrte.

Une porte d'entrée vers l'Europe

La Libye n'est qu'à quelques centaines de kilomètres des côtes européennes. Se rapprocher de l'Occident est l'un des buts de cette expansion de Daesh, qui, de plus, menace régulièrement l'Italie, entre autre, ajoute David Thomson. Pourquoi l'Italie ? Parce qu'il y a "une dimension prophétique", pour Daesh, dans l'attaque de Rome, la ville catholique par excellence qu'il faut conquérir. Les côtes méditerranéennes sont également synonymes d'ouverture sur l'Occident, qui devient ainsi une cible encore plus atteignable, notamment par la mer, note le journaliste et auteur de Les Français jihadistes, qui imagine facilement des attaques visant par exemple des bateaux de croisières remplis de touristes occidentaux.  

L'autre conséquence de ce rapprochement concerne les migrants. La Libye est le territoire par lequel transitent les plus gros flux de migrants, qui fuient les dictatures et les exactions des groupes terroristes dans leur pays pour se réfugier en Europe. Selon Kamal Redouani, le risque est d'abord la traversée vers l'Europe de jihadistes dissimulés dans des groupes de migrants. Plus difficiles à contrôler encore, les migrants stationnés en Libye en attendant leur départ peuvent se faire convertir pour eux-mêmes devenir des terroristes prêts à frapper sur le sol européen, ajoute David Thomson, qui insiste : "La politique marketing (ou stratégie de propagande, ndlr) de Daesh est très puissante en Afrique noire".

Un terrain chaotique propice

Les frappes de la coalition lancées contre les fiefs de Daesh en Irak et en Syrie poussent le groupe islamiste à se chercher de nouvelles bases solides. L'ex-dictature de Kadhafi semble particulièrement propice, pour ses ressources pétrolières notamment, mais pas seulement. Le désert libyen a un avantage certain pour les groupes armés. Il est décrit comme "un arsenal à ciel ouvert", par l'auteur de Inside Daesh, même si David Thomson nuance : "Ce n'est pas ce qu'il était en 2011, mais c'est tout de même une réalité", avant d'ajouter que "les perspectives de croissance sont énormes en Libye".

Enfin, la situation intérieure du pays facilite une nouvelle fois l'expansion de l'influence de l'État islamique. Un territoire "facile à prendre", résume Kamal Redouani. Après l'intervention de l'OTAN en 2011, et la chute de Kadhafi, la coalition est partie et "les Libyens se sont retrouvés tous seuls entre eux", explique David Thomson, qui tranche : "On a mis le ver dans le fruit". Depuis, "des milices ont pris le contrôle et les jidadistes savent mieux que personne tirer profit de ces situations instables", poursuit-il avant de conclure : "Syrte était un bastion kadhafiste historique - ville natale du leader - jusqu'en 2012. Sa prise par Daesh est un symbole énorme". Et ce n'est pas fini. Pour le spécialiste, Daesh est dans une logique d'expansion : "Ce sera l'enjeu important en 2016". 

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