1 min de lecture Élections américaines

Hubert Védrine : "Obama pourrait être le président du monde"

L'ancien ministre socialiste des Affaires étrangères, et très bon connaisseur des Etats-Unis, répondait vendredi matin aux questions de Philippe Corbé, à l'occasion de la visite à Paris de Barak Obama. L'occasion de parler de l'"Obamania" qui déferle sur la France, mais aussi de voir ce qui pourrait changer pour nous à l'issue de la confrontation entre le candidat démocrate à la Maison Blanche et son rival républicain.

Philippe Corbé
Philippe Corbé
Journaliste RTL



Voir aussi :
- Après Berlin, Barack Obama ultra populaire à Paris
- Coup de projecteur sur l'"Obamania"


Philippe Corbé : Bonjour, Hubert Védrine.

Hubert Védrine : Bonjour.

Après un accueil digne d'une rock star hier à Berlin devant 200.000 personnes, Barack Obama sera à l'Elysée en fin d'après-midi, à l'issue d'une tournée internationale qui l'a mené en Afghanistan, en Irak, en Israël, dans les territoires palestiniens, Berlin, Londres. Un sondage récent indiquait que si les Européens que si les Européens pouvaient voter à la présidentielle américaine, ils voteraient à 52% pour Obama et seulement 15% des Européens voteraient pour McCain. Est-ce que vous, Hubert Védrine, vous partagez cet enthousiasme, cette "Obamania" ? Est-ce que vous comprenez ce phénomène ?

Je comprends ce phénomène comme étant une sorte de projection de la part des Européens de l'idée qu'ils se font du Président américain selon leur cœur. Donc, il y a deux phénomènes qui se mêlent : il y a un soulagement quasi mondial de voir partir l'administration Bush. Quasi mondial, c'est deux ou trois pays qui vont regretter l'administration Bush pour des raisons particulières, mais cette administration a tellement échoué, notamment dans toute sa politique arabo-islamique. Elle s'est rendu tellement impopulaire par toutes sortes de déclarations, de gestes, etc., en dépit de la compassion qui avait suivi le 11 septembre, que l'image des Etats-Unis est tombée à son niveau le plus bas depuis extrêmement longtemps, depuis certainement au moins depuis la guerre du Vietnam. Donc, il y a un premier phénomène, c'est le soulagement dont bénéficieraient également McCain, mais aussi Obama. Mais dans le cas d'Obama, il y a autre chose, qui est qu'il y a une partie du monde qui, compte tenu de son itinéraire, de son parcours, du fait...

Du fait qu'il soit métis, fils d'un Kényan, un musulman...

... qu'il soit métis et pas noir, ce serait une erreur parce que, après tout, il est à moitié noir à moitié blanc, pourquoi dire plus qu'il est noir que blanc ? En tout cas, la dimension de métissage est très importante. Ca veut dire qu'il y a une partie du monde, bien au-delà des Etats-Unis, qui peut se reconnaître ou se projeter en lui. Donc, il y a une attente et il y a une partie des gens, notamment les Européens, qui ont cette division idéaliste, qui verraient en lui une sorte de Président du monde, s'il était élu. Et c'est ça qui s'exprime. Et quand vous voyez ces dizaines de milliers de gens à Berlin, il y a la détestation de l'administration Bush, pour un mélange de bonnes et de mauvaises raisons, et puis il y a une sorte d'Obama un peu imaginaire qui se fabrique.

Un rêve.

Peut-être un rêve, parce que s'il est élu, je crois en fait qu'ils sont à 50-50, on ne sait pas encore aujourd'hui, s'il est élu, beaucoup de gens, je le répète, le prenant pour une sorte de Président global, Président du monde, mais il sera quand même le Président des Etats-Unis et même s'il le fait avec infiniment plus d'habileté et d'intelligence que Bush, même s'il est aussi habile qu'était Clinton par exemple, au bout d'un moment, c'est quand même les intérêts des Etats-Unis, au bout de quelques mois, au bout d'un an. Donc, il aurait à gérer ça, mais entre temps, je ne sais pas si c'est bon pour lui dans le vote aux Etats-Unis...

D'être aimé par les Européens ?

... de montrer qu'il est à ce point aimé par les Européens. D'ailleurs, moi j'ai vu des chiffres qui vont très au-delà de ceux que vous citez. Il y a des pays où il serait élu à 80%, enfin des chiffres étonnants, extraordinaires en fait, donc qui n'ont pas une signification que politique. Alors, est-ce que ça joue ?

Ca n'a pas beaucoup aidé John Kerry, par exemple, il y a quatre ans, qui était aussi...

Kerry, c'était par rapport à la France. Il voulait montrer qu'il n'avait aucun lien avec la France, alors qu'il avait des cousins, dont Brice Lalonde. Il voulait montrer qu'il ne parlait pas Français, alors qu'il parlait Français, parce que c'était au cœur du désaccord avec Chirac, comme avec Schröder d'ailleurs. Entre parenthèses, Chirac et Schröder avaient raison sur le fond bien sûr, donc là c'est différent. Peut-être que pour Obama ce n'est pas mauvais de montrer qu'il a cette dimension, cette sorte charisme international, mais je ne sais pas si c'est ça qui fait la différence. Je crois que les Américains votent sur la sécurité et leur situation économique.

Justement, sur la sécurité des Américains, c'est évidemment une question qui est centrale dans la vie quotidienne des Américains depuis le 11 septembre. Est-ce que le soldat John McCain, héros de la guerre du Vietnam, n'est pas en mesure de les rassurer davantage que Obama, qui est taxé d'inexpérience, de naïveté en matière de politique étrangère ?

Alors, naïveté, ça c'est vraiment les plus durs de l'administration américaine, ceux qui ont mené cette politique sur la base d'une alliance, disons les choses simplement, entre la partie la plus dure de la droite américaine et la partie la plus dure de la droite israélienne. Il y a une sorte de conception notamment pour Proche et Moyen-Orient, et c'est eux qui tapent à bras raccourcis sur toute personne américaine, toute personnalité qui pense qu'il y a une autre politique possible, alors qu'il y a beaucoup de grandes personnalités aux Etats-Unis de l'establishement, d'anciens présidents, anciens secrétaires d'Etat qui disent que cette politique a été mauvaise, qu'il faut faire autrement, alors ils attaquent aussitôt en disant "vous êtes nuls, vous êtes défaitistes, vous ne défendez pas l'Amérique", etc. Ils veulent les enfermer. On a vu que Obama voulait se dégager de ça et puis maintenant qu'on se rapproche de la campagne, il se rapproche du centre de gravité en tenant des propos plus politiquement corrects...

Du point de vue américain.

... sur cette zone du Proche-Orient, Moyen-Orient, Afghanistan, du point de vue américain bien sûr. Mais, à un certain nombre de mots, d'attitudes, il me semble qu'il garde en lui-même une conception différente et qui mènerait de toute façon à une autre politique étrangère, mais ce n'est pas avant qu'il va le dire. Alors, est-ce que les attaques contre lui peuvent porter ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c'est que McCain, lui, n'a rien à prouver. C'est héros de guerre extraordinaire.

C'est un bon connaisseur de la politique étrangère.

En tout cas, c'est un héros de guerre. Il a montré un courage personnel et physique et psychologique époustoufflant, donc il n'a rien à démontrer par rapport à ça. Obama, peut-être un peu, mais est-ce que c'est déterminant par rapport aux Américains. Ce serait déterminant s'ils avaient peur en matière d'insécurité, au sens classique : militaire, terrorisme, etc. Je crois que c'est la question économique qui est en train de passer en premier.

Hier à Berlin, dans son discours, Barack Obama a lancé un appel aux Européens pour qu'ils s'engagent davantage au côté des Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme, notamment en envoyant des troupes supplémentaires en Afghanistan. Est-ce que si Barack Obama est élu Président des Etats-Unis, il faudra que nous nous engagions davantage en Afghanistan ?

Oui, ce n'est peut-être pas ce qu'attendent les Européens, qui plébiscitent, dans les sondages en tout cas, Obama. Ils imaginent peut-être une politique complètement différente, un peu angélique, un peu pacifiste, etc. Alors que Obama, autant il donne l'impression d'être prêt à se différencier sur l'Irak, il le dit en ce qui concerne les dates de retrait.

Un retrait en 16 mois.

Sur le Proche-Orient, peut-être, potentiellement, bien qu'il fasse très attention à tout ce qui concerne Israël et la sécurité, bon, c'est normal. Sur l'Iran aussi, il a mis en avant le fait que ce n'est pas impossible de parler et que ça peut être utile pour la sécurité américaine de parler, alors que sur l'Afghanistan, il dit au contraire : "Il faut réinvestir". Il faut se dégager de l'Irak parce que c'est le front principal en Afghanistan. Alors, là, les Européens seraient peut-être pris à contrepied par rapport à ça, mais c'est trop tôt pour le dire parce que ça se passerait quand ? Au printemps, quand il aurait reformulé sa politique étrangère, donc on ne sait pas, on verra. Entre parenthèses, les Européens devraient profiter de la phase actuelle, et notamment de la présidence française, pour réfléchir ensemble à ce qu'ils attendent des Etats-Unis, à ce qu'ils peuvent demander à l'administration et ce qu'ils peuvent proposer.

Un des sujets de clivage entre l'Europe et les Etats-Unis, et la France, notamment, et les Etats-Unis, c'est l'environnement, le réchauffement climatique. Est-ce que, si Barack Obama est élu Président des Américains, les Etats-Unis pourraient signer le protocole de Kyoto ? Est-ce que çà ça pourrait changer la marche du monde contre le réchauffement climatique ?

C'est très probable dans les deux cas, dans la mesure où l'opinion américaine a bougé, dans la mesure où de nombreux états, à commencer par la Californie, ont déjà pris des dispositions. De nombreuses villes se sont regroupées pour faire ça et dans le monde entier on s'attend à ce que le départ de l'administration Bush libère, fasse sauter une sorte verrou. D'ailleurs, Bush lui-même a admis avec le temps qu'il y avait un problème, que c'était en partie lié à l'activité humaine, qu'il fallait faire des choses. Donc, tout est prêt pour, et je suis convaincu que les Etats-Unis seront dans le post-Kyoto et que du coup, la Chine, l'Inde et compagnie, qui se servaient de cet argument pour ne pas y être, auront du mal à ne pas entrer. Donc, je crois que dans les quatre-cinq ans, on verra l'ensemble des grands pays du monde dans le processus.

Hubert Védrine, qui nous demande d'être prudents face à l'Obamania qui déferle aujourd'hui sur Paris, était l'invité de RTL ce matin.

Sympathique, mais prudent quant aux pronostics...

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Élections américaines Barack Obama L'invité de RTL
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