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Yubo ne veut plus qu'on l'appelle "le Tinder des adolescents"

Le réseau social français aux 25 millions d'utilisateurs à travers le monde réalise une nouvelle levée de fonds pour développer de nouveaux outils de modération et accélérer sa croissance. Son concept, remédier à la solitude des adolescents avec des conversations de groupes en live vidéo, se heurte au défi complexe du contrôle des contenus en ligne.

Yubo
Yubo Crédit : Yubo
Benjamin Hue
Benjamin Hue
Journaliste RTL

Yubo a changé et tient à le faire savoir. L'application française de discussions de groupe en live vidéo très prisée des adolescents va réaliser une levée de fonds de 11,2 millions d'euros pour soutenir sa croissance à l'international et accélérer le développement technologique de sa plateforme. Fort du soutien de fonds d'investissement comme Iris Capital, Idinvest Partners et Village Global (qui compte parmi ses investisseurs Mark Zuckerberg et Jeff Bezos), Yubo assure qu'il a laissé derrière lui les dérives dénoncées il y a quelques mois qui lui avaient valu d'être surnommé "le Tinder des adolescents".

Fondé en 2015 par trois amis ingénieurs, Yubo est une plateforme permettant à ses utilisateurs de créer des espaces de discussions en vidéo en temps réel dans lesquels des spectateurs peuvent interagir avec les participants aux "chats". "Yubo permet de sociabiliser en ligne comme dans la vie réelle, explique à RTL Sacha Lazimi, cofondateur de l'application. Contrairement à des réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram, qui font du nombre de likes et de l'engagement des contenus une priorité, Yubo est tourné vers les interactions en temps réel et les interactions de groupes".

Yubo vise la génération Z, les personnes nées à la fin des années 90, "une génération hyper connectée qui passe plus de temps en ligne que hors ligne et qui ressent un sentiment de solitude important à cause des réseaux sociaux", explique l'entrepreneur. L'application leur offre "un espace de discussion dans lequel jusqu'à dix personnes vont pouvoir échanger à propos du film qu'elles ont vu hier soir, de leur dernier devoir de maths, des élections en Angleterre ou de la grève en France, comme dans la vraie vie", selon lui.

La formule a déjà séduit plus de 25 millions d'utilisateurs à travers la planète. L'essentiel de l'audience de Yubo provient des États-Unis, en Australie et du Royaume-Uni, les territoires anglophones où le service a d'abord fait ses armes à son lancement sous le nom de Yellow il y a quatre ans maintenant. En France, la plateforme attire 1,25 million d'utilisateurs, une audience encore embryonnaire face aux géants Facebook, Instagram et Snapchat.

L'application Yubo veut rapprocher les adolescents plus que les connecter
L'application Yubo veut rapprocher les adolescents plus que les connecter Crédit : Yubo
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Le modèle économique de Yubo repose sur la vente de micro-services. Accessible gratuitement, Yubo propose différentes options payantes pour enrichir l'expérience de ses utilisateurs.

Moyennant quelques euros, ces derniers peuvent par exemple faire l'acquisition d'un "boost" afin d'augmenter la visibilité de leur profil durant un laps de temps limité et obtenir davantage d'interactions avec les autres utilisateurs. Ces micro-transactions ont permis à Yubo de réaliser un chiffre d'affaires de 10 millions de dollars en 2019 sans afficher de publicité.

Ce nouveau tour de table doit permettre à Yubo de partir à la conquête de nouveaux marchés, notamment le Japon et le Brésil. La société espère recruter 35 collaborateurs dans les six mois à venir. Il va aussi financer le développement de nouveaux outils technologiques, comme le partage d'écran, pour permettre aux utilisateurs de jouer ou faire du shopping en collaboration. Enfin, les fonds vont offrir à Yubo plus de latitude pour renforcer ses dispositifs de modération et la sécurité de ses utilisateurs.

Des efforts sur la pédagogie et la modération

Car la croissance rapide de Yubo a été accompagnée par un certain nombre de dérives, qui ont notamment été révélées par la journaliste Nora Bussigny, surveillante dans un lycée de Seine-Saint-Denis. Jusqu'en début d'année, l'application était accusée de laisser prospérer des faits de harcèlements et de laisser ses utilisateurs faire circuler des "nudes", des photos d'adolescents dénudés, en majorité des jeunes filles. Globalement, on retrouvait sur Yubo les mêmes défauts que sur les autres plateformes utilisées par les jeunes, comme une tendance au narcissisme et à l'hyper sexualisation.

Yubo assure que ces problèmes de modération relèvent aujourd'hui du passé grâce aux efforts fournis par ses modérateurs humains et à la mise en place d'outils algorithmiques. "Nous avons des modérateurs natifs qui agissent 24h/24 et sept jours sur sept dans les pays où nous sommes actifs. La levée de fonds doit nous permettre de multiplier leur nombre par cinq et de continuer à innover pour améliorer les algorithmes en place et en développer de nouveaux", explique Sacha Lazimi.

Sur la plateforme, les règles d'utilisation ne tolèrent ni la nudité, ni les drogues, ni les propos racistes, homophobes ou haineux. "Tout ce qui est inapproprié dans l'espace public l'est sur Yubo, résume Sacha Lazimi. Mais nous allons plus loin que les autres réseaux car nous n'autorisons même pas les gens en sous-vêtement, sauf si c'est dans un contexte de vacances, comme un maillot de bain à la plage".

Yubo mise en grande partie sur l'intelligence artificielle pour détecter les transgressions à son règlement. Dès l'inscription, un outil de reconnaissance faciale va vérifier que la photo téléchargée sur un profil est bien conforme à l'âge déclaré par l'utilisateur. L'entreprise peut aussi demander à vérifier une carte d'identité ou un passeport en cas de doute ou de signalement. Elle aspire également à instaurer un contrôle parental pour conditionner l'inscription d'un mineur âgé de 13 à 15 ans à la réception d'un SMS et d'une photo envoyés depuis le téléphone d'un parent.

Nous sommes capables de détecter si un utilisateur se met en sous-vêtement durant un live

Sacha Lazimi, cofondateur de Yubo
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Durant les live vidéo, les utilisateurs sont surveillés par des algorithmes sémantiques et visuels visant à détecter les comportements prohibés en temps réels. "Nous sommes capables de savoir si quelqu'un se met en sous-vêtement dans un groupe de discussion. Nous allons alors lui envoyer une alerte pour lui rappeler que c'est interdit et lui demander s'il est bien conscient de ce qu'il fait. Si la personne ne veut pas respecter les règles, nous pouvons la bloquer temporairement ou définitivement", assure Sacha Lazimi.

Yubo a également mis en place des algorithmes pour bannir certains termes de la plateforme comme les "procès" et le champ lexical s'y référant, dans lesquels des jeunes filles devaient se défendre en public d'avoir tourné des sextapes. La société espère commencer à déployer en 2020 des filtres personnalisables permettant aux utilisateurs de choisir des termes à bannir de leurs messages privés.

Elle réfléchit aussi à la possibilité de mettre en place un service capable de détecter lorsqu'un utilisateur envoie des données privées, comme son numéro de téléphone ou son adresse, pour l'avertir du caractère sensible de ce type d'information.

L'impossible contrôle en temps réel des contenus en ligne

En parallèle, Yubo a noué des partenariats avec des associations spécialisées dans la lutte contre le harcèlement en ligne et la protection de l'enfance dans plusieurs pays. L'application s'est aussi dotée d'un comité de surveillance composé d'une dizaine d'experts internationaux de ces sujets. Et d'autres annonces sont à venir.

"Il y a un effort dans le contrôle des contenus et la responsabilisation des utilisateurs qui est intéressant chez Yubo, observe pour RTL Cyril Di Palma, délégué de l'association Génération numérique. L'entreprise est jeune mais elle mène déjà une politique de modération prioritaire, ce qui n'était pas le cas de Facebook, YouTube ou Myspace à l'époque. Ils essaient des choses dans la modération en temps réel pour éviter les débordements, c'est encourageant".

Contactée par RTL, Laure, 20 ans, confirme que la plateforme est plus sage aujourd'hui. Utilisatrice de Yubo lorsque les dérives étaient légions sur l'application, la jeune femme la trouve plus aseptisée désormais. "C'est très calme pour le coup. J'y suis retourné récemment et je n'ai pas vu de personne nue ni entendu de clash ou d'embrouille. Il se passe moins de choses, tout ce qui faisait le buzz, les choses interdites. C'est aussi lié au fait qu'il y a beaucoup plus d'utilisateurs âgés de 12 à 14 ans. C'est un peu gênant de faire des lives avec des "petits", selon elle.

Malgré tous ces efforts, le contrôle des contenus diffusés en ligne en temps réel reste, par nature, une science aléatoire, que même Facebook et les plus grandes plateformes n'ont pas réussi à apprivoiser, avec des moyens autrement plus conséquents. La présidente de l'association Innocence en danger, Homayra Sellier, estime que Yubo montre la volonté de faire quelque chose "contrairement à beaucoup d'autres".

"Mais le problème, selon elle, ce n'est pas la volonté. Ils ont tout intérêt à mettre en place ce qu'ils promettent s'ils veulent durer. Ce qui est dangereux, c'est de prétendre qu'on peut parer à toutes les situations qui mettent des jeunes en danger. Il y a toujours un laps de temps durant lequel une personne mal intentionnée peut agir et faire des dégâts". La militante associative estime que le sujet concerne l'ensemble des plateformes et qu'il mérite une véritable politique de sensibilisation et de prévention au niveau national.

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