4 min de lecture Corée du Sud

VIDÉOS - Mukbang, quand des Youtubeurs s'empiffrent devant les internautes

Le principe ? Regarder quelqu'un ingurgiter de grandes quantités de nourriture pendant son propre repas. Sorte de communion virtuelle alimentaire en vidéo.

Sur YouTube, "Mommy Tang" mange des plats coréens devant des milliers de personnes adeptes du mukbang.
Sur YouTube, "Mommy Tang" mange des plats coréens devant des milliers de personnes adeptes du mukbang. Crédit : YouTube / Mommy Tang
Liselotte Mas

Les bruits sont familiers. Le gaz des plaques qui se déclenche, le frémissement des oignons dans l'huile, la spatule en bois qui frotte la poêle. Puis les bruits de bouche, forts et délibérément exagérés. L'aspiration des nouilles, le croquant des concombres sous la dent, le souffle à la surface d'une soupe. Bienvenue dans l'univers des Mukbangs. 

Ça peut paraître étrange pour les non-initiés mais c'est un quasi phénomène de société en Corée du Sud. Ces "émissions-repas" sont regardées en direct par des milliers de jeunes par écran interposé. Le "présentateur" allume sa caméra et se filme en plan fixe pendant plusieurs heures en train d'ingurgiter d'impressionnantes quantités de nourriture. De l'autre côté, ses "fans" regardent en mangeant eux aussi, discutant avec leur "Broadcast Jockey" (BJ) par messagerie instantanée. Dans les "shows" les plus populaires, les fans rémunèrent leurs idoles via des petits ballons colorés, sorte de monnaie virtuelle interne à la plateforme Afreeca Tv.

La "diva" Park Seo-Yeon, BJ la plus populaire de Corée du Sud, en pleine orgie de coquillages.
La "diva" Park Seo-Yeon, BJ la plus populaire de Corée du Sud, en pleine orgie de coquillages.

Ailleurs dans le monde, les vidéos de ce type gagnent en popularité. Dans le YouTube américain, les Mukbangs prennent racine dans des styles très différents. Du débordement de junk et comfort food (nourriture-doudou en français) version ASMR de Keemi aux plats coréens végétaliens de Mommy Tang en passant par les énormes fringales de la bimbo blonde platine Trisha Paytas, il y en a pour tous les goûts. Florilège. 

La jeune Keemi a un penchant assumé pour la nourriture très grasse. Ses vidéos sont aussi inspirées de l'ASMR, cette mouvance YouTube qui fait des petits bruits de tous les jours le cœur de la vidéo. Équipée d'un micro ultra-sensible, Keemi met en avant ses "slurps" et bruits de mâchoires comme personne ... attention aux oreilles sensibles. 

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Popeyes Chicken Mukbang | KEEMi
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Mommy Tang, chose rare dans l'univers du Mukbang, est une mère de quatre enfants qui vit près de Philadelphie. Première BJ vegan, elle propose des plats asiatiques adaptés à ce régime et partage un peu plus que les autres sa vie privée.

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SPICY CHEWY NOODLE CHALLENGE • Mukbang • aka ¿¿

Trisha Paytas, bimbo blonde platine, est une star sur YouTube avec près de 2,5 millions d'abonnés. Son style, jugé par beaucoup comme outrancier et vulgaire, est superficiel et assumé. Entre deux tutoriels de maquillage, elle se filme dévorant d'énormes quantités de fast-food, le tout en frôlant l'orgasme.

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MUKBANG (Eating Show) - Italian Food

Pourquoi tant de succès ?

Le phénomène a de quoi rendre perplexe. Quel intérêt de regarder d'autres manger trop, mal et bruyamment ? D'autant que les vidéos durent souvent près d'une heure ... Plusieurs théories tentent de l'expliquer. 

Il y a d'abord l'aspect social des Mukbangs. Les BJs nouent des liens particulièrement forts avec leur audience qui deviennent des communautés très soudées. En Corée du Nord, les fan clubs sont tellement dynamiques qu'ils ont leur propre manager, chargé de superviser le chat pendant le live quotidien. 

Hanna, Bj aux centaines de milliers d'abonnés en Corée du Sud, savoure une part de pizza.
Hanna, Bj aux centaines de milliers d'abonnés en Corée du Sud, savoure une part de pizza.

"Quand je me sens un peu seul, j'ai l'impression que je suis en train de manger avec quelqu'un", raconte Gang Gu Chim, manager du fan-club de BJ Hanna en Corée du Sud, interviewé dans un documentaire de Vice. "Regarder BJ Hanna manger de façon si mignonne me donne envie de manger avec elle", ajoute-t-il. 

"En Corée du Sud, la tradition historique et culturelle du repas partagé en famille est très prégnante. Le rythme de travail intense (généralement pire qu'en Europe) et la société ultra industrialisée dans laquelle les gens sont séparés de leur famille a engendré le besoin de manger ensemble différemment. Puisque la société coréenne est fortement digitalisée et tournée vers les nouvelles technologies, le phénomène des Mukbangs a pu prospérer", explique à RTL.fr Christopher Holmberg, doctorant en Alimentation et Nutrition, spécialiste des pratiques alimentaires sur les réseaux sociaux.

Trouver de la compagnie au moment du repas, c'est donc une des raisons d'être des Mukbangs. Autre aspect du phénomène, la compensation alimentaire. Des spectateurs au régime regarderaient les émissions pour manger gras par procuration. 

La Youtubeuse Keemi aime mettre en valeur ses "bruits de bouche" lors de ses mukbangs, ici des nouilles instantanées et du kimchi.
La Youtubeuse Keemi aime mettre en valeur ses "bruits de bouche" lors de ses mukbangs, ici des nouilles instantanées et du kimchi.

"Les gens aiment voir mon show sur Internet lorsqu’ils ne peuvent pas manger beaucoup, ne s’autorisent pas à manger la nuit ou sont au régime", témoigne la star incontestée du genre, Park Seo-Yeon, qui gagne près de 9.000 dollars par mois en tant que BJ, grâce aux petits ballons virtuels. 

Pour Christopher Holmberg, il y a finalement autant d'explications du phénomène que de spectateurs. Parmi elles, une forme de fascination pour le phénomène en tant que tel, la volonté de vivre par procuration la vie des BJs lors de périodes de régimes, la recherche d'idées de recettes ou encore un désir sexuel. Car beaucoup de Mukbangers sont de jolies jeunes filles.

Les Mukbangs relèveraient plutôt de l'ordre du fantasme, d'autant qu'il ne reflètent pas la relation traditionnelle entretenue avec la nourriture et le repas. "Les Mukbangs sont excessifs, dramatisés (...), les Mukbangers mangent pendant des heures, ce que presque personne ne fait dans la vraie vie de tous les jours. Dès lors, ils représentent un comportement alimentaire exotique et peut-être désirable, mais inatteignable. L'un de ceux où l'on peut se relâcher et se faire plaisir des heures durant", précise le doctorant.

De quoi alimenter les lubies alimentaires de certains et renouveler les genres omniprésents sur YouTube, entre tutos maquillage, sketchs face caméra et vidéo blogs voyeuristes.

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