4 min de lecture Terrorisme

Terrorisme : la France et l'Allemagne s'en remettent à l'Europe pour contourner le chiffrement

Réunis à Beauvau mardi 23 août, le ministre de l'Intérieur français Bernard Cazeneuve et son homologue allemand Thomas de Maizière ont demandé à la Commission européenne de trouver une solution pour contraindre les réseaux de communications cryptés à collaborer avec les autorités dans le cadre d'enquêtes judiciaires, sans toutefois en préciser les modalités.

Le ministre de l'Intérieur allemand Thomas de Maizière et son homologue français Bernard Cazeneuve
Le ministre de l'Intérieur allemand Thomas de Maizière et son homologue français Bernard Cazeneuve
Benjamin Hue
Benjamin Hue
Journaliste RTL

Le 12 août dernier, Bernard Cazeneuve avait promis des propositions sur le chiffrement des communications. Celles-ci laisseront très certainement sur leur faim les observateurs d'un sujet qui n'en finit pas d'embarrasser les gouvernements en proie au péril terroriste. Désireux de porter une initiative européenne sur cette technique de cryptographie utilisée par de nombreux services pour protéger les données des utilisateurs mais qui entrave la lutte contre le terrorisme, le ministre de l'Intérieur français et son homologue allemand, Thomas de Maizière, ont présenté une réponse commune à l'occasion d'une conférence de presse organisée place Beauvau, mardi 23 août. 

Les deux hommes ont annoncé leur volonté d'"armer véritablement nos démocraties sur la question du chiffrement", selon les mots de Bernard Cazeneuve, et demandé à la Commission européenne de réfléchir à "un acte législatif pour rapprocher les droits et les obligations de tous les opérateurs (...) que leur siège juridique soit ou non en Europe". Les ministres visent notamment la messagerie Telegram, prisée de l'État islamique pour sa confidentialité et utilisée récemment par les deux terroristes de Saint-Étienne-du-Rouvray pour communiquer. À l'inverse de Facebook, Google ou Twitter, la société ne collabore pas avec les autorités et ne dispose "d’aucun interlocuteur" avec qui échanger, au grand dam de Bernard Cazeneuve.

Forcer les entreprises du web à collaborer

L'objectif est donc d'aligner les obligations de coopération des éditeurs de services de messageries cryptées non coopératifs sur celles auxquelles sont soumis les services de télécommunication traditionnels, qui doivent permettre l'interception des données de leurs clients par le juge ou les services de renseignement. "Les échanges de plus en plus systématiques opérés via certaines applications, telle que Telegram, doivent pouvoir, dans le cadre des procédures judiciaires - j’insiste sur ce point - être identifiés et utilisés comme éléments de preuve par les services d’investigations et les magistrats", a précisé le ministre. Avec ou sans siège social en Europe, Telegram serait ainsi contraint de collaborer avec les autorités des 27 et de déchiffrer des messages dans le cadre de procédures judiciaires. Ces outils seraient seulement mis en oeuvre par des juges et non par les services de renseignement.

Ces propositions seront discutées à partir du 16 septembre lors du prochain sommet européen à Bratislava. Il apparaît cependant improbable de voir les 27 trouver une solution permettant d'accéder systématiquement à des discussions protégées par le chiffrement. Si la loi française prévoit déjà une obligation pour les éditeurs d'applications fonctionnant avec un chiffrement intermédiaire de fournir la clé aux autorités dans le cadre d'une enquête judiciaire, dans le cas du chiffrement de bout en bout, déployé par WhatsApp, sur certaines discussions de Telegram et bientôt proposé en option dans Facebook Messenger et Google Allo, les éditeurs ne peuvent y accéder car elle est seulement détenue par l'utilisateur et son interlocuteur. La loi ne peut alors pas s'appliquer et le droit international interdit d'imposer aux utilisateurs de livrer leurs propres clés, rappelle Numerama.

Une équation insoluble ?

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Tous les experts s'accordent à dire qu'ils est impossible d'aménager des portes dérobées dans de tels systèmes afin de permettre aux autorités d'accéder au contenu des échanges sans affaiblir globalement la sécurité des communications utilisées quotidiennement par des milliards d'utilisateurs. Après les États-Unis, où le FBI a été au coeur d'un long bras de fer avec Apple sur le chiffrement de l'iPhone d'un des terroristes de San Bernardino, l'Europe est donc sommée de prendre position sur le sujet. La veille du point presse, la Cnil, le Conseil national du numérique et plusieurs entrepreneurs du secteur avaient signé une tribune appelant Bernard Cazeneuve "à ne pas se tromper de cible", arguant que les portes dérobées peuvent "à tout moment devenir de véritables portes ouvertes pour les organisations pirates, mafieuses et terroristes". 

Le ministre de l'Intérieur a certes pris le soin de préciser d'emblée qu'il n'a jamais été question de remettre en cause cette technologie. Son initiative n'agit pas en ce sens et va à l'encontre de l'action menée par le gouvernement ces derniers mois, quitte à marginaliser la secrétaire d'État au Numérique Axelle Lemaire, qui s'emploie à promouvoir le chiffrement dans le cadre de la loi Numérique depuis de nombreuses semaines, forte du soutien des principaux acteurs du secteur. Signe de ces divisions, cette dernière n'a d'ailleurs pas manqué de relayer l'argumentaire en faveur du chiffrement diffusé par le Conseil national du numérique, quelques heures seulement avant la prise de parole du couple franco-allemand au ministère de l'Intérieur.

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