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La Chine utilise le profilage génétique pour surveiller sa population avec l'aide de l'Occident

La Chine mène des expériences sur le phénotypage d'ADN pour identifier les membres de sa minorité ouïghoure par reconnaissance faciale. Ces recherches bénéficient d'une complicité de la communauté scientifique et d'entreprises occidentales.

Un homme portant un masque avec des larmes de sang pour protester contre le sort réservé aux Ouïghours en Chine lors d'une manifestation en Belgique en 2018
Un homme portant un masque avec des larmes de sang pour protester contre le sort réservé aux Ouïghours en Chine lors d'une manifestation en Belgique en 2018 Crédit : AFP
Benjamin Hue
Benjamin Hue
Journaliste RTL

La Chine repousse les limites de la science pour renforcer son emprise sur sa population. Dans une ville du Xinjiang, au nord-ouest du pays, des scientifiques chinois utilisent du sang prélevé sur des membres de la communauté Ouïghour, un groupe minoritaire persécuté par Pékin depuis des années, pour essayer de déterminer comment utiliser un échantillon ADN pour recréer le visage d'une personne. 

Comme le révèle une enquête du New York Times publiée le 3 décembre, ces centaines d'échantillons font partie d'une vaste collecte d'informations biométriques menée il y a deux ans dans la province, où un million de membres de l'ethnie Ouïghour sont actuellement enfermés dans des centres de rééducation. Les prélèvements avaient été menés sous couvert d'offrir un bilan de santé gratuit à ces populations.

Dessiner le visage d'un individu à partir d'un échantillon d'ADN est plus ou moins possible grâce au phénotypage de l'ADN, un processus utilisé par les chercheurs pour analyser des gènes et y détecter différentes caractéristiques comme la couleur de la peau, la couleur des yeux ou la ligne généalogique d'une personne.

Image tirée d'une étude de 2018 sur la reconstruction faciale liée à l'âge chez les hommes ouïghours
Image tirée d'une étude de 2018 sur la reconstruction faciale liée à l'âge chez les hommes ouïghours Crédit : Journal of Forensic Medicine

Des services de police ont déjà utilisé cette technique aux Etats-Unis pour identifier des victimes sur des scènes de crime ou éliminer des suspects. Mais ce procédé souffre encore d'importantes limites. Il produit souvent des images trop lisses et trop floues et ne prend pas en compte d'autres facteurs déterminants dans l'apparence physique d'une personne, comme les effets de l'âge et du poids. Le recours à cette technologie est encore interdit en Europe.

Un outil génétique de contrôle social ciblé

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Les experts redoutent que la Chine n'utilise le phénotypage de l'ADN pour intensifier la répression à l'égard des Ouïghours. Cette minorité musulmane turcophone majoritaire dans la province du Xinjiang fait l'objet d'un traitement particulier de la part de Pékin qui souhaite étouffer ses velléités indépendantistes. Il y a quelques mois, le pouvoir central a reconnu l'existence de camps d'internement dans lesquels des centaines de milliers de Ouïghours sont détenus. 

"Il ne faut pas voir ces expérimentations sous l’angle de la découverte scientifique. C’est une découverte au service d’une idéologie et du contrôle politique, explique à RTL Vanessa Frangville, responsable de la Chaire d'études chinoises à l'Université libre de Bruxelles. Le problème, c’est que ça vise une population en particulier, c’est un outil pour la contrôler, un outil de contrôle social ciblé sur un groupe ethnique particulier".

Des enquêtes ont démontré que Pékin utilisait son vaste réseau de vidéosurveillance pour contrôler la minorité ouïghoure. À terme, les autorités pourraient associer des images issues d'échantillons ADN aux systèmes de reconnaissance faciale pour se doter d'un puissant outil génétique de contrôle social. "La Chine est engagée dans une logique identitaire qui va troubler les frontières entre police et justice, entre sécurité et liberté et entre répression et surveillance. On dit qu’on surveille, mais on met en place un système pour réprimer", analyse Vanessa Frangville. Au-delà du Xinjiang, ces expériences pourraient poser un défi plus global car la Chine dispose de la plus vaste base de données d'ADN avec plus de 80 millions de personnes recensées.

Un défi pour l'éthique de la recherche

L'enquête souligne aussi la complicité de l'Occident dans ces recherches. Des scientifiques d'instituts allemands et néerlandais figurent parmi les auteurs des documents décrivant leurs résultats. Plusieurs revues scientifiques internationales de premier plan ont publié leurs résultats sans examiner l'origine de l'ADN utilisé dans les études ni les questions éthiques soulevées par la collecte de ces échantillons dans le Xinjiang. Cela pose un défi direct à la communauté scientifique.

"La science ne peut pas ignorer le politique et les conditions dans lesquelles les recherches sont menées par des chercheurs étrangers dans des pays ou il y a peu de sensibilité éthique, souligne Vanessa Frangville. C’est la responsabilité des institutions qui accueillent et subventionnent les chercheurs de vérifier que les recherches respectent une certaine éthique".

La revue Nature, dont la maison-mère avait publié l'un des articles en 2018 dans sa revue Human Genetics, a mis en ligne le 3 décembre une tribune intitulée "Luttons contre la surveillance génomique" dans laquelle le biologiste informaticien spécialisé dans la génétique humaine Yves Moreau dénonce la contribution des entreprises qui vendent des technologies de profilage génétique à la violation des droits de l'homme. Le chercheur de l'Université catholique de Leuven, en Belgique, explique à RTL qu'il est "urgent de repenser l'éthique du développement et de la vente de certains produits qui sont socialement extrêmement dangereux".

Les entreprises américaines et européennes sont en effet les principaux fournisseurs des technologies de profilage d'ADN. Comme l'expliquait le New York Times dans un article publié en février, les scientifiques affiliés à la police chinoise ont utilisé du matériel fabriqué par l'entreprise américaine Thermo Fisher Scientific pour renforcer leurs capacités en matière d'ADN. Ils se sont également appuyés sur des bases fournies par Kenneth Kidd, un généticien de l'Université de Yale. Face au tollé provoqué par ces révélations, Thermo Fisher Scientific a depuis annoncé qu'elle cesserait de vendre ses technologies au Xinjiang.

Un nouvel horizon pour la surveillance

"Il y a toute une chaine de responsabilité de la recherche fondamentale à la recherche appliquée jusqu’à la vente de produits et de systèmes technologiques, poursuit-il. Cette chaîne commence dans un laboratoire, on développe une technologie puis on écrit un papier scientifique. Mais la responsabilité ne s'arrête pas là. Les recherches deviennent rapidement concrètes et peuvent mener à des produits qui sont ensuite mal utilisés par des entreprises et des Etats. Est-ce éthique de vendre un système de profilage ADN à un pays qui mène une politique de surveillance et de répression à l'encontre de sa population ?", s'interroge-t-il.

A l'instar de la reconnaissance faciale, le profilage génétique apparaît comme un nouvel horizon de la surveillance poussé par les industriels. En 2016, un lobbyiste de Thermo Fisher Scientific affirmait lors d'un congrès scientifique que la constitution de bases de données universelles d'ADN était inéluctable. "Les restrictions à l'utilisation de ces technologies sensibles sont actuellement trop faibles, explique Yves Moreau. Les lois américaines interdisent l'exportation de technologies de reconnaissance d'empreintes digitales vers certains marchés sensibles, comme la police chinoise, mais elles ne limitent pas celles de technologies plus invasives de profilage d'ADN et de reconnaissance faciale".

"Faute de changement, l'utilisation de l'ADN pour la surveillance des Etats pourrait devenir la norme dans de nombreux pays", s'inquiète le chercheur. En France, la Cnil estime que le fichier national des empreintes génétiques contenait l'an dernier les données près de 3 millions de personnes. Conçu pour faciliter l'identification et la recherche des auteurs d'infractions et de personnes disparues à l'aide de leur profil génétique, il contiendrait les marqueurs biométriques d'une majorité d'individus présumés innocents.

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