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Doit-on craindre une guerre de l'espace ?

ÉCLAIRAGE - L'espace extra-atmosphérique se militarise et devient un milieu stratégique majeur où s'affrontent déjà, à titre commercial, différents pays. Mais un conflit armé peut-il éclater dans les étoiles ?

Un satellite qui dérive dans l'espace (illustration)
Un satellite qui dérive dans l'espace (illustration) Crédit : Nasa / Unsplash
Leia Hoarau
Leia Hoarau
Journaliste

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'intérêt des États repose sur la volonté profonde d'éviter une troisième totale. Nombre de traités, accords et conventions sont aujourd'hui en vigueur dans cet objectif.

Mais la fin de la Seconde Guerre mondiale n'a pas signé la fin des conflits, qui sont apparus sous de nouvelles formes, affichées ou secrètes. La quasi-disparition du front militaire et l'émergence d'autres champs de batailles (informatique et spatial) ont entraîné le développement de méthodes toujours plus poussées d'affrontement indirect : espionnage, infoguerre, cyberattaques, guerre économique... 

Pour faire face à ces menaces sans précédent, les hommes se cachent derrière les nouvelles technologies, qui font désormais office d'armes insoupçonnées. Et parmi elles : les satellites.

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Les forces en présence

Le 9 août dernier, le vice-président américain Mike Pence avait annoncé la volonté de Donald Trump de mettre en place une "Force de l'espace" d'ici 2020 ayant pour objectif d'assurer l'hégémonie américaine dans l'exploration de Mars et de la Lune. Cette force spatiale constituerait la sixième branche des forces armées américaines. Les États-Unis disposent aujourd'hui du plus gros budget au monde pour le militaire spatial : 22 milliards de dollars, contre moins d'1 milliard d'euros pour l'Europe. Et les Américains sont à la fois les plus en avance et les plus inquiets : ils demeurent, de très loin, les plus performants en matière de d'attaque ou de défense spatiale, et ce sont aussi toujours eux qui détectent les menaces (grâce à son rapport annuel Worldwide Threat Assessment of the US Intelligence Community).

D'autre part, plusieurs puissances (et notamment les États-Unis et la Chine) ont réalisé des essais concluants sur la destruction de satellites depuis la Terre. Dans cette course à l'espace, de nouveaux types d'appareils ont été créés : des satellites capables de changer d'orbite (tel que le Kosmos 2499 russe, suspecté d'être un tueur de satellites), des satellites capables de détruire d'autres appareils (comme le satellite "test" chinois muni d'un bras grappin)... tous mis au point sous le prétexte de "recherches scientifiques".

De plus, des lasers à haute énergie munis d'outils capables de dégrader les moyens de surveillance, d'écoute ou de communication situés dans l'espace, sont déjà en possession des États-Unis, de la Chine et de la Russie. Hormis les grandes puissances mondiales, des acteurs mineurs font également leur apparition dans l'équation, dont l'Iran. En effet, Téhéran possède le plus grand stock de missiles balistiques du Moyen-Orient.

À quoi ressemblerait une guerre de l'espace ?

Les États disposant de satellites en orbite sont devenus dépendants. Télécommunications, tactiques militaires, économie, positionnement... Tout passe par ces appareils envoyés dans l'espace. Et même si une guerre spatiale peut paraître très éloignée de nos tracas terrestres, la destruction de satellites pourraient avoir des conséquences extrêmement graves sur notre quotidien. 

Interrogé par RTL Futur, Jean Guisnel, journaliste, spécialiste des questions militaires et de renseignement, et collaborateur pour le magazine Le Point, explique que la perte de satellite ne ferait certes pas s'effondrer un pays comme pourrait le faire un conflit terrestre, mais "la perte de capacité de renseignement spatial ferait faire à la France un bond de 25 ans en arrière".

Disparition du GPS de nos téléphones, voitures et autres montres connectées, fin de la télévision et des prévisions météorologiques, impossibilité pour le président d'opérer une gestion efficace du pays, détérioration des moyens de communication militaires... Les conséquences seraient multiples. Des moyens alternatifs aux technologies actuelles existent, mais leur efficacité est moindre.

Ce type de scénario catastrophe serait bel et bien réel en France si ses appareils en orbite terrestre, tels que le satellite de radionavigation Galileo ou le satellite de télécommunication Symphonie, venaient à être attaqués. Alors faut-il envisager une riposte ? Comment la France se prépare-t-elle à ce type d'affrontement ?

Oui, nous sommes en danger

Florence Parly, ministre des Armées, discours au Cnes de Toulouse, le 7 septembre 2018
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La France s'est imposée comme puissance spatiale grâce aux différents programmes développés notamment par le Centre national d'études spatiales (Cnes), l'Agence spatiale européenne (Esa) et l'Organisation européenne pour l'exploitation des satellites météorologiques (Eumestat). 

De nombreux satellites et voyageurs français ont été envoyés (le dernier en date étant Thomas Pesquet en 2016). Les satellites français - qui sont en réalité le plus souvent sous bannière européenne - orbitent entre 270 km (orbite basse) et 36.000 km (orbite géostationnaire) au-dessus de la surface de la Terre.

Et c'est sur l'un de nos satellites que Florence Parly, la ministre des Armées, a débuté son discours (au ton un peu alarmiste) lors de sa visite au Cnes de Toulouse le 7 septembre dernier. Ses premiers mots ont été pour le satellite franco-italien Athena-Fidus, qui permet la transmission de communications militaires sécurisées. "Alors qu'Athena-Fidus continuait sa rotation tranquillement au-dessus de la Terre, un satellite s'est approché de lui, de près, d'un peu trop près. De tellement près qu'on aurait vraiment pu croire qu'il tentait de capter nos communications. Tenter d'écouter ses voisins, ce n'est pas seulement inamical. C'est un acte d'espionnage". Ce satellite aux grandes oreilles, sur lequel des soupçons d'espionnage planent, est l'appareil russe Louch-Olymp. 

Alors est-ce là une volonté de la ministre des Armées de "chauffer" les troupes ? "Depuis un an, j'ai donc décidé de mettre notre ministère en ordre de marche. Une équipe dédiée a été lancée avec un mandat large et une consigne simple : ne vous interdisez rien. (...) Oui, nous sommes en danger, nos communications, nos manœuvres militaires comme nos quotidiens sont en danger si nous ne réagissons pas". 

Beaucoup de bruit pour rien ?

Pour Jean Guisnel, ce discours doit avant tout être vu comme un "coup de com'" de la part du ministère des Armées. "Cette affaire est connue depuis très longtemps. Ce qu'on en sait est d'ailleurs un peu schématique, et ce qui a été dit de la nature des mouvements de ce satellite russe n'est pas suffisant pour se faire une véritable opinion", explique-t-il. 

La France a déjà développé un véritable programme de reconnaissance grâce à ses satellites Hélios I et Hélios II (dont le premier a été lancé en 1995), qui seront remplacés, en 2018, par les appareils de la composante spatiale optique (CSO), munie de trois satellites militaires d'observation, faisant partie du programme d'armement européen Musis. Tout un programme donc.

D'après le journaliste spécialiste, même si "la France pourrait avoir les moyens humains et techniques de mener une guerre satellitaire" et que "la conception de missiles anti-satellites est technologiquement à sa portée", son objectif est bien d'éviter d'en arriver là : "Elle n'en a pas le désir". La France est donc aujourd'hui très vulnérable si une guerre de l'espace éclate. 

En revanche, si la destruction physique de satellite n'est pas dans sa ligne de mir, l'espionnage et l'observation des mouvements de force amis et ennemis restent des activités indispensables pour elle.

Une guerre de l'information avant tout

Malgré les informations sensationnalistes selon lesquelles une guerre de l'espace a déjà commencé après le possible espionnage de la France par la Russie, Jean Guisnel se veut rassurant. Il précise avant tout qu'il est important de distinguer une guerre ayant pour objectif la destruction physique, d'un conflit purement numérique et digital au cours duquel aucune force armée ne s'affronterait. 

Dans le premier cas, la destruction physique inclura également la destruction d'information, mais une guerre de l'espace ne serait qu'une composante d'une guerre plus globale. De plus, selon Isabelle Sourbès-Vegrer, chercheuse au CNRS et spécialiste de géopolitique de l'espace interrogée par L'Express, une guerre dans l'espace serait compliquée à mettre en place et pas très utile face aux autres techniques terrestres à disposition des militaires et avec lesquels l'affrontement sera plus direct. "Je n'y crois pas une seconde. Espionner dans l'espace ? On sait le faire depuis le sol", déclare-t-elle. Quand à l'hypothèse de satellites kamikazes, elle estime cette éventualité "possible, mais l'opération prendrait des mois et ça n'aurait pas beaucoup d'intérêt dans un conflit à chaud". 

Dans le second cas, celui d'une guerre exclusivement numérique, l'hypothèse d'une guerre de l'espace serait envisageable sur le long terme et pourrait être considérée comme une guerre en tant que telle. Mais selon Jean Guisnel, seul le président de la République aurait en sa possession les éléments nécessaires pour affirmer que les intérêts français dans l'espace ont été directement attaqués. "La destruction cinétique des satellites dans l'espace n'est à la portée que de nations qui se comptent sur les doigts d'une main. Et la France n'en fait pas partie", ajoute-t-il. "Aujourd'hui, une guerre de l'espace à la 'Star Wars' est purement imaginative".

Quoi qu'il en soit, l'espace reste un lieu indispensable aujourd'hui pour se renseigner ou bénéficier des services de télécommunication. Et même si ces besoins ne peuvent être assouvis que par les pays technologiquement aptes, l'appropriation ou la modification d'empires informationnels sont des missions qui peuvent être largement remplies sur Terre. Si une guerre devrait éclater dans les prochains mois, qu'elle qu'en soit la raison, elle aurait donc bien lieu sur la terre ferme, et la destruction de satellites ne servirait aucun intérêt, ami ou ennemi.

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2018-10-27 16:29:00
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