5 min de lecture Augmenté

Comment les start-up deep-tech veulent changer la face du monde

Les start-up engagées dans la deep-tech repoussent les frontières technologiques grâce à des avancées scientifiques majeures. Mais elles ont des besoins financiers importants et souffrent de l'aversion au risque des investisseurs.

Le compresseur développé par la startup Airthium doit venir s'intégrer dans le circuit des centrales éoliennes ou solaires
Crédit Image : Flickr US Department of Energy

Elle s'appuie sur la matière grise des chercheurs et sur les dernières avancées des laboratoires pour repousser les frontières technologiques et changer la face du monde. La deep-tech désigne les innovations de rupture fondées sur des avancées scientifiques majeures portées sur le marché par des entrepreneurs aux pedigrees bardés de diplômes académiques. On lui doit notamment le GPS, les prémices d'Internet, la voix originelle de Siri, l'intelligence artificielle ou les premiers développements de la voiture autonome. 

À l'inverse de la plupart des start-up technologiques qui se contentent de développer des applications numériques rompant avec les modèles économiques existants pour créer de nouveaux usages - dont AirBnb, Facebook et Uber sont les porte-étendards -, la deep-tech s'appuie sur des innovations profondes pour résoudre les défis posés par le monde actuel. Selon un rapport publié par Hello Tomorrow et le Boston Consulting Group en avril, pas moins de 3.500 start-up sont ainsi en mesure de bouleverser tous les secteurs de l'économie.

Portée par le progrès technologique, la deep-tech se décline aujourd'hui dans des domaines aussi variés que l'intelligence artificielle, la robotique, l'Internet des objets, l'agriculture, les biotechnologies, les transports, l'énergie ou la santé. Au carrefour de ces technologies s'ouvrent des perspectives inédites pour les chercheurs. La jeune pousse française NovaGray utilise les algorithmes pour détecter dès les premiers tests sanguins les patients risquant de développer des effets secondaires lourds lors d'une radiothérapie. La start-up anglaise BioCarbon Engineering combat la déforestation en plantant 100.000 arbres par jour grâce à des drones.

Un écosystème fragile

Créé par des entrepreneurs français, l'événement Hello Tomorrow rassemblait jeudi 26 et vendredi 27 octobre à Paris les meilleurs ambassadeurs de cette lame de fond. Avec l'objectif de promouvoir un écosystème dont les bases sont structurellement fragiles. "Les projets sont plus risqués. Lorsqu'on commence à développer un nouveau médicament, il faut quinze ans, et tout le long du chemin, il y a des moments où ça peut échouer. Les investissements financiers sont plus importants, le risque est plus gros pour les investisseurs", observe auprès de RTL Futur Guillaume Vandenesch, directeur de l'événement.

Les start-up de la deep-tech souffrent de plusieurs obstacles naturels dans le passage à l'ère industrielle de leurs découvertes scientifiques. Elles sont gourmandes en capital car elles nécessitent de lourds investissements en équipements scientifiques et technologiques. Elles ne garantissent pas de retour sur investissement rapide car elles ont des délais de mise sur le marché très longs. Et elles n'ont pas de clients immédiats puisqu'elles visent un impact durable sur le monde de demain.

Polytechnicien dont la start-up ambitionne de révolutionner les conditions de stockage énergétique à la faveur d'une super batterie capable de conserver et restituer l'énergie solaire à grande échelle et à un prix compétitif, Andreï Klochko a créé Airthium en mars 2016 avec le soutien de Bpifrance. "Il nous reste encore bien deux ans de recherche et développement avant même de faire une série A (le second tour de table d'investissement, ndlr). Puis encore un an ou deux avant de faire certifier. C'est un très long projet", confie-t-il à RTL Futur.

Un passage à l'ère industrielle difficile

Issus du milieu scientifique, les entrepreneurs deep-tech ont aussi besoin d'une expertise commerciale, business et marketing pour investir le marché. "Après sa thèse, le chercheur est le premier expert mondial sur un sujet très précis. La plus grosse difficulté réside alors dans les barrières industrielles, de financement et d'entregent", explique Andreï Klochko. "Au-delà de la trouvaille, il faut se demander ce dont a besoin le marché et comment on adapte la recherche vers le marché pour l'appliquer dans le monde réel", abonde auprès de RTL Futur Samuel Masson, directeur produit chez Ugloo. "Le chercheur doit être capable de raconter une histoire business qui va plaire à l'investisseur et de bousculer ses habitudes de travail pour s'adapter au marché".

Fondée en 2014, Ugloo propose une alternative écologique et économique au stockage des données professionnelles dans le cloud en réutilisant les espaces libres sur les PC et les serveurs d'entreprise et en les mutualisant sur la base du protocole BiTorrent. "Depuis quelques années, on se rend compte que le marché s’est détourné des innovations grand public pour aller vers des innovations plus spécifiques répondant à des questions profondes pour notre planète", observe Samuel Masson. Selon lui, "il est difficile de ne pas passer par un moment de recherche pour changer le monde. C'est ce qui va venir valider la disruption. C'est inévitable d'y passer du temps et d'y consacrer de l'argent. Et en France, on a la chance de pouvoir le faire avec beaucoup d'aides sur le plan académique".

Un enjeu européen

Avec son réseau universitaire, ses centres de recherches reconnus comme le CNRS et l'INRIA, ses ingénieurs de pointe, ses capitaines d'industrie comme Airbus, Safran, Sanofi ou Thalès et les aides fiscales de l'État aux entreprises, l'écosystème français a de solides atouts à faire valoir sur l'échiquier mondial. Mais il reste largement en retrait de la Chine et des États-Unis, pays les plus ambitieux, qui investissent plusieurs dizaines de milliards de dollars chaque année dans les nouvelles technologies. Et l'aversion au risque des argentiers traditionnels le coupe des soutiens financiers nécessaires sur le long terme.

Jeune pousse grenobloise de dix employés qui rend les puces mémoires plus intelligentes et moins énergivores en y intégrant de la puissance de calcul, UpMem promet d'accélérer vingt fois la vitesse de traitement des calculs des serveurs informatiques. Mais sans un apport initial de ses dirigeants, la société ne briguerait pas aujourd'hui un marché à 3 milliards de dollars écrasé par les puces d'Intel. "On a réussi à sortir un peu de capitaux de nos succès entrepreneuriaux précédents, ce qui nous a permis de mener une phase très importante de preuve de concept (démonstration de faisabilité, ndlr) sans passer du temps à trouver un écosystème financier encore émergent", explique à RTL Futur son cofondateur Gilles Hamou.

Faisant écho à la proposition d'Emmanuel Macron de créer "une agence européenne pour l'innovation de rupture" pour ne pas se laisser distancer, un collectif de scientifiques et d'investisseurs a plaidé récemment pour la création d'un "Darpa européen", sur le modèle de l'Agence pour la recherche avancée de la défense américaine à l'origine de nombreuses innovations profondes qui ont permis aux États-Unis "d'asseoir leur autonomie stratégique et de consolider leur leadership économique". "La création d’une agence européenne est éminemment nécessaire, estime Gilles Hamou. Si on a une chance de rattraper un écosystème sur une industrie aussi compétitive au niveau mondial ça doit se faire au niveau européen".

La rédaction vous recommande
Contenus sponsorisés