Créé le 19/05/2011
La chronique du 19 mai 2011
En détails
Depuis deux jours, et même un peu plus
maintenant, une polémique se développe sur la façon dont la presse
française aurait occulté ce qu'elle savait à propos des moeurs de
Dominique Strauss-Kahn. Est-ce que la presse française est en faute ?
Ecoutez, c'est la thèse d'une grande partie de la presse anglo-saxonne
et de certains journalistes français. Je ne la partage absolument pas.
D'abord, il y a une hypocrisie de base, qui est de dire : en France, il y
aurait réellement encore aujourd'hui une muraille - s'agissant des
hommes publics - entre la vie privée et la vie publique. Il suffit de
regarder autour de soi pour s'apercevoir que c'est le contraire. Vous
avez des films, quelquefois très bons, vous avez des livres,
généralement très mauvais, vous avez des articles partout, vous avez des
débats. On ne parle que de ça. Première chose. Deuxième chose : est-ce
qu'on a retenu des informations qu'on avait sur Dominique Strauss-Kahn
et sur ses mœurs ? Mais c'est de la blague là aussi.
Dominique Strauss-Kahn, moi, je le connais depuis l'éternité. J'ai dîné
encore avec lui il y a deux semaines, jour pour jour. Je savais très
bien que c'était un homme à femmes, je savais très bien que c'était une
personnalité remarquable, je savais très bien qu'il avait ces
tentations. C'était son problème et c'était celui d'Anne Sinclair. Ce
n'était pas le nôtre, ni de ceux qui, aujourd'hui, disent : "Il utilise
la force, la violence". Si malheureusement c'est vrai, il sera puni pour
ça. Mais dire qu'on pouvait même l'imaginer un instant il y a encore
deux semaines, pas du tout.
Et puis, sur le fond, l'idée anglo-saxonne selon laquelle la vie privée
des hommes et des femmes publics devrait être totalement transparente,
outre que c'est une forme de dictature et de déséquilibre permanent,
quand on reprend ce qui s'est passé en France, oui, les Présidents
successifs de la Vème République - laissons le Général de Gaulle de côté
- avaient des aventures, des passades, des passions, des écarts, tout
ce qu'on veut. Mais ça ne nous regarde que dans la mesure où ça
concernait les décisions politiques. Alors, sur François Mitterrand, sa
fille ça ne regardait que lui. Si, en revanche, elle occupait un
appartement public, ça nous regardait à ce moment-là.
Et puis, pour le reste, il faut voir quelle est l'alternative à la
méthode française, c'est-à-dire la méthode anglo-saxonne, mais qui a
beaucoup essaimé dans le monde. Qu'est-ce qu'on voit ? On voit n'importe
quelle technique utilisée : espionnage, on paie des gens pour avoir des
témoignages qui sont quelquefois faux, on écoute, on intercepte les
conversations par les moyens les plus illégaux, c'est-à-dire ceux qu'on
reproche aux hommes politiques d'utiliser quelquefois quand ils sont au
pouvoir. C'est le stupre et la boue. Qu'ils les gardent !
Alain, vous savez bien quand même qu'on
entend régulièrement des critiques sur cette supposée connivence entre
journalistes et politiques en France. Il y a une part de vérité ?
Alors, d'abord, moi, quand j'ai commencé ma carrière, ce qu'on
reprochait aux journalistes politiques français, c'était d'avoir une
étiquette partisane. Maintenant, ce qu'on leur reproche, c'est d'être
connivent avec tout le monde. Il faudrait savoir. Bon, premièrement.
Deuxièmement, s'il s'agit de dire que les journalistes politiques
doivent connaître les hommes et les femmes politiques, franchement,
c'est le b.a. ba du métier. Vous connaissez des journalistes sportifs
qui ne rencontrent pas de champions sportifs ? Vous connaissez des
journalistes économiques qui ne rencontrent pas des syndicalistes, des
chefs d'entreprise et des experts ? Qu'est-ce que ça veut dire ça ? Là
aussi, c'est complètement de l'hypocrisie.
Qu'il y ait, et c'est ce qui, évidemment, crée quelquefois des
équivoques, qu'il y ait une petite fraction, les plus connus, des
journalistes dont on voit dans la presse, notamment dans la presse
people, qui vivent comme et quelquefois avec les hommes politiques, ça
c'est répréhensible. Sur le fond des choses, il y a deux éléments qui
sont bien clairs : le premier, c'est que la logique des journalistes et
celle des hommes politiques est opposée. Les journalistes, ce qu'ils
veulent, c'est d'abord de la liberté. Les hommes politiques et les
femmes politiques, ce qu'ils veulent c'est d'abord de l'autorité. On
cherche la critique et ils cherchent la décision. Ce n'est pas
compatible.
Et puis, sur le reste, qu'on écoute et qu'on regarde ce qui se passe...
Quand vous voyez les débat qu'il y a, les papiers qu'on lit, les livres
qu'on publie, est-ce que vous avez l'impression que les journalistes
ménagent le pouvoir en France aujourd'hui ? Est-ce que vous avez
l'impression que, par exemple, Nicolas Sarkozy serait dans une espèce de
bulle et que personne en France ne le critiquerait ? Il ne faut pas se
moquer du monde.
Alors, pourquoi ces accusations continuent, Alain ?
Parce que les journalistes sont regardés en fait à travers les plus
connus d'entre eux. Que les plus connus d'entre eux sont considérés
comme appartenant à la classe dirigeante et qu'après trente-cinq ans de
crise, la classe dirigeante est rejetée par les Français, parce que,
aujourd'hui, on est dans une période d'anti-élitisme et de populisme.
Les émissions précédentes
| 12/05/2011
La chronique du 12 mai 2011
| 09/05/2011
La chronique du 9 mais 2011
Publicité
Publicité