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Créé le 25/05/2011 à 10h25
La crise espagnole ne suscite pas, pour l'instant, beaucoup de commentaires. Ou en tout cas, pas assez par rapport à l'évènement et à sa signification. L'occupation des places des principales villes, Madrid notamment, par une jeunesse révoltée contre le pouvoir, est regardée d'encore loin, et généralement avec bienveillance. Un intellectuel intelligent, entendu hier soir, se montrait même enthousiaste. « Nous sommes avec eux, assurait-il. Comment pourrions nous être contre eux? » Parler avant de réfléchir est un art.
La jeunesse espagnole ressemble à son homologue égyptienne, et avant elle à sa consœur tunisienne. Même mobilisation par les réseaux sociaux, même absence de leaders, même organisation spontanée et pacifique. Jusqu'à la ressemblance géométrique des localisations de la contestation: la place centrale des grandes villes, forum improvisé et joyeux de la contestation du pouvoir.
Il existe pourtant une différence de taille. Les jeunes égyptiens ou tunisiens réclamaient ce que les jeunes espagnols ont déjà: la démocratie politique, les libertés individuelles.
Le mouvement espagnol est infiniment plus angoissant que ses homologues arabes. Il dit l'impuissance de la démocratie, l'insatisfaction profonde que procure l'action des partis et aussi le désespoir social d'économies en récession.
L'Espagne pose une question que l'Europe pensait avoir tranché définitivement: la démocratie représentative est-elle le meilleur système d'organisation des sociétés et des peuples? Vu les pancartes et les mots d'ordre espagnols, il est permis de douter de la nature de la réponse de cette jeunesse espagnole. Ceux qui manifestent tiennent pour incapables et corrompus ceux qui les gouvernement comme ceux qui aspirent à le faire, gauche de gouvernement comme droite d'opposition. Terribles sentiments, justifiés ou non, dont on ne perçoit pas quelles réponses alternatives ils peuvent légitimer.
Peut-être au fond le mouvement espagnol est-il peu commenté parce qu'il nous tétanise et nous angoisse. Peut-être nous dit-il que la démocratie n'est pas le pire des systèmes à l'exception de tous les autres, un message diffus qui synthétise la somme des crises auxquelles nous confronte ce terrible début de siècle.
Dans l'enchevêtrement général, nos consciences perçoivent au moins une de ces crises, celle qui fait chanceler nos économies. Quelques jugements hâtifs laissent croire que certaines intelligences demeurent à la hauteur de la situation. « Le libéralisme, ça ne marche pas », assure ce matin un éditorialiste dans Libération. « Voilà où mènent les politiques d'austérité », juge un responsable politique comptenteur du FMI et de son ancien directeur général. « Sortons de l'euro », propos un autre qui voit dans la monnaie européenne la cause et la marque de tous les problèmes.
Rien de tout cela ne semble pertinent. La réalité de la crise économique qui cantonne une trop large part de la jeunesse espagnole au chômage et au désespoir doit être expliquée autrement. Ce ne sont pas le libéralisme et l'euro qui sont la cause des désordres. Si ce n'était que cela, ce ne serait rien. Ou si peu.
La vérité peut-être cherchée dans deux autres types de considérations qui se révèlent beaucoup plus déstabilisantes. La première tient à l'incapacité des Etats à financer sainement les demandes légitimes des citoyens en matière d'éducation, de sécurité, de santé, de développement personnel. Depuis des décennies, le progrès social et le bien être individuel sont financés à crédit, soit par l'endettement de l'Etat, soit par l'endettement des particuliers. Les sociétés européennes consomment davantage qu'elles ne produisent. Donc, elles s'endettent, constamment, durablement, énormément.
Nous sommes rendus au bout de cette logique. Ceux qui nous prêtent commencent à prendre peur. Pour continuer à nous prêter, ils nous contraignent à moins dépenser. Réapparaissent alors des poches de pauvreté, de la misère, des frustrations, préludes à toutes les explosions sociales. Ce n'est pas le libéralisme qui est en cause, ni l'euro. Il s'agit fondamentalement d'un modèle de développement artificiellement financé qui se trouve aujourd'hui épuisé et qui doit être profondément repensé.
Il est certes facile de stigmatiser quelques dérèglement du système en place, l'inégalité des rémunérations par exemple. Mais ceci qui peut amuser la galerie ne correspond pas à la réalité implacable de la crise qui se dessine, et face à laquelle nous sommes pour l'instant sans réponse.
La seconde considération reprend et dépense la seconde. En occident, l'esprit humain s'est libéré depuis plusieurs siècles de nombreuses contraintes qui entravaient son potentiel d'inventivité. En s'affranchissant de la religion et des dogmes qui allaient avec, il a ouvert une multiplicité de pistes qui ont bouleversé la culture et chamboulé les modes de vie. Cette mutation gigantesque au regard de l'origine humaine est en train de dévorer les ressources naturelles en même temps que nos capacités de créations de richesses. Et là encore, ce constat nous laisse sans voix, c'est-à-dire sans capacité à imaginer dans l'instant les réponses complexes et sans aucune doute difficile qu'exige cette situation.
Il nous reste alors la révolte, ou la sympathie pour la révolte. Autant de sentiments qui nous dispensent de regarder avec sobriété et humilité les conséquences du monde que nous nous sommes construits.
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