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Alain Juppé : "Nous allons continuer les frappes aériennes en Libye"

Créé le 24/03/2011 à 10h22

Alain Juppé sur RTL le 24 mars 2011

Alain Juppé sur RTL le 24 mars 2011 / RTL

Le ministre des Affaires étrangères répondait jeudi matin aux questions de Jean-Michel Aphatie. La coalition internationale menée par les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne va "continuer les frappes aériennes" sur des cibles militaires en Libye, a déclaré Alain Juppé. "Cela va continuer le temps nécessaire", a-t-il ajouté, en estimant que le début des opérations depuis samedi est "un succès" L'objectif est de "protéger les populations civiles", a-t-il rappelé. Interrogé sur des tirs de la coalition ayant touché des civils, le chef de la diplomatie française, citant les militaires, a répondu : "C'est exactement le contraire" qui se produit. Alain Juppé a qualifié le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi de "dictateur fou" et s'est dit convaincu que "certains dans son entourage commencent à poser des questions".

Jean-Michel Aphatie : Bonjour, Alain Juppé.

Alain Juppé : Bonjour, monsieur Aphatie.

Quel bilan faites-vous des cinq jours de frappes aériennes continues sur les forces militaires du Colonel Kadhafi, Alain Juppé ?

Il y a cinq jours, si nous n'avions pas fait ce que nous avons fait, que se serait-il passé ? Kadhafi aurait mis à exécution ses menaces, c'est-à-dire qu'il aurait massacré ses Opposants à Benghazi. Voilà le premier bilan. Nous avons sauvé Benghazi. Aujourd'hui, l'étau s'est desserré. L'offensive de Kadhafi s'est arrêtée ; et nous avons aussi dans d'autres endroits permis de rétablir l'équilibre entre les opposants et le régime de Kadhafi. Je pense que l'on peut dire de ce point de vue qu'un premier succès a été remporté.

Mais les forces militaires du Colonel Kadhafi ont l'air toujours actives sur le terrain? On parle, par exemple, de bombardements de l'hôpital de la ville de Misrata, qui est proche de Tripoli. Cela veut dire que le potentiel militaire du Colonel Kadhafi est toujours en état de faire ce que le Colonel souhaite ?

Il est largement détruit ; toutes les défenses anti-aériennes où la plus grande partie ont été neutralisées. Son aviation est également neutralisée. Elle n'était pas très nombreuse d'ailleurs, qu'il s'agisse d'avions ou d'hélicoptères. Il dispose encore de moyens au sol de canons ; et le fait de bombarder un hôpital, c'est encore le signe de ce que ce Régime a de barbare et donc d'inacceptable pour la Communauté Internationale. Donc, nous allons continuer les frappes aériennes.

J'entendais tout à l'heure Alain Duhamel dire que certains s'interrogeaient sur les objectifs de l'opération, ils sont extrêmement clairs. Il s'agit de protéger les populations civiles, il s'agit aussi de mettre les opposants à Kadhafi qui se battent pour la démocratie et la liberté, en situation de reprendre l'avantage et c'est pour ça que nous nous ciblons sur les moyens militaires de Kadhafi et sur rien d'autre.

Que vous allez du mal à détruire pour celles qui sont au sol que vous évoquiez tout à l'heure?

Permettez-moi de vous faire remarquer que les opérations ont commencé samedi.

D'accord.

Il y a quatre jours.

Vous avez besoin de combien de temps encore ?

Je ne peux pas vous dire exactement combien de temps. Mais cela va continuer, le temps nécessaire, pour  neutraliser ces moyens et puis ça s'arrêtera dès le moment où Kadhafi, Kadhafi ou ceux qui sont autour de lui qui vont peut-être bien prendre conscience qu'ils sont dans une impasse, diront : "Nous acceptons le cessez-le-feu dans les termes prévus par les résolutions du Conseil de Sécurité". Si ceci se passe demain ou après demain, l'opération militaire cessera immédiatement.

Le départ du Colonel Kadhafi n'est pas un objectif des opérations qui sont menées aujourd'hui ?

Ce n'est pas dans la résolution du Conseil de Sécurité ; mais après ce qui s'est passé, je n'imagine pas et après ce qui se passe dans le monde arabe, qu'un régime incarné par une telle personne, entre guillemets, puisse perdurer ; mais ce que nous voulons, c'est que ce soit les Libyens qui le décident et la phase suivante, ça va être une initiative de paix. Le Président de la République sera à Bruxelles aujourd'hui pour un Conseil européen qui va traiter de la Libye ; et à cette occasion-là, nous allons dire : il faut penser maintenant à organiser la paix.

Organiser la paix, c'est quoi ? C'est réunir les conditions d'un dialogue national entre le Conseil National de transition, peut-être d'autres forces politiques. Il y a beaucoup d'autorités traditionnelles en Libye. On parle beaucoup des tribus. Et puis, je suis convaincu qu'à Tripoli, certains commencent à se poser des questions : est-ce qu'on peut continuer avec un dictateur (bon, on ne va pas utiliser de terme excessif !), mais fou ?

Effectivement ! Quand on a dit ça, on ne peut pas en dire beaucoup plus.Les frappes militaires ont-elles tué des Civils à Tripoli comme l'assure, hier soir, le Colonel Kadhafi ?

Ce que nous disent nos militaires, c'est très exactement le contraire.

Pas de victimes civiles à votre connaissance ?

Il n'y a pas eu à ma connaissance, de victimes civiles à ma connaissance.

Qui commande politiquement parmi les Nations qui participent à ces opérations militaires ? On a compris que l'OTAN planifierait les opérations militaires ; mais politiquement, on ne comprend pas bien qui décide des objectifs, de la manière dont l'opération va être conduite ?

Oui, je crois assez clair. C'est d'abord une opération des Nations-Unies. Tout ce qui se passe est autorisé par les Nations-Unies, au coup par coup. Il faut  faire une déclaration  aux Nations-Unies chaque fois qu'on intervient. Donc, le pilotage politique, il est là.

Ensuite, ce à quoi nous tenons, c'est que la coalition de pays qui interviennent. Il y a des Américains du Nord - Américains et Canadiens -, il y a des Européens, il y a des Arabes, puissent continuer à assurer le pilotage politique ; et c'est la raison pour laquelle avec mon collègue britannique, nous allons inviter mardi l'ensemble de ces contributeurs à Londres pour constituer une sorte de groupe de contacts politiques. Et puis ensuite, on a besoin d'un bras séculier pour planifier les opérations et pour les conduire sur le plan opérationnel. Les Américains ont commencé à faire ce travail au début lorsqu'il y avait simplement des avions français, américains dans le ciel ; aujourd'hui, nous pensons qu'effectivement, l'OTAN à condition de bien en convaincre nos amis  arabes et puis aussi nos amis turques, peut jouer ce rôle, mais je le répète, à la condition qu'il y ait une gouvernance politique avec ce groupe de contacts à qui on rend compte pour vérifier qu'on respecte bien les objectifs de l'opération.

Vous sentez, Alain Juppé, la méfiance monter dans les pays arabes ; la Turquie aussi qui manifeste une forme d'opposition, cela vous inquiète-t-il ?

Oui et non, vous savez quand on se lance dans une opération comme celle-là, au début tout le monde applaudit et puis, comme c'est difficile, comme ça peut être long, comme c'est très risqué, alors à ce moment-là, chacun dit : ce n'est pas ça qu'il fallait faire. C'est un peu la règle du jeu.

Mais la Turquie a une position beaucoup moins tranchée qu'on ne le dit. Elle est même prête à participer et à faire entendre sa voix à l'OTAN. Nous sommes en permanence en liaison avec les pays arabes et avec le secrétaire général de la Ligue Arabe ; nous sommes aussi en liaison très étroite avec l'Union africaine. J'ai passé plus d'une heure hier soir avec le président de la Commission de l'Union africaine, M. Ping, qui sera en personne ou représenté mardi, à Londres. Donc, voyez que nous veillons vraiment à assurer la cohérence. Cohérence ne veut pas dire unanimité. Si ça marche, vous verrez ! Là, l'unanimité sera.

Vous l'avez dit dans votre réponse : c'est peut-être long ?

Ca peut être long, mais nous ne voulons pas nous enliser. Ca n'est pas l'Afghanistan, ça n'est pas l'Irak. Il n'y aura pas de troupes européennes ou quelles qu'elles soient au sol. Nous voulons neutraliser par des moyens maritimes et des moyens aériens la capacité militaire de Kadhafi ; et ensuite, ce sont aux Libyens de prendre en mains leur destin.

Le ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, a employé le mot de "croisade" à propos de ces opérations ; et vous-même avez qualifié ce mot de "croisade" de "maladresse". Tout de même, l'emploi de ce mot ne vous gêne pas dans vos discours, dans vos dialogues diplomatiques ?

Ecoutez, on le voit bien... Monsieur Guéant est un homme de qualité pour qui j'ai beaucoup d'estime ; et je suis sûr que ce sera un excellent ministre de l'Intérieur. Il arrive à chacun d'avoir un mot qui ne soit pas exactement adapté, voilà. N'en faisons pas un drame !

Non, pas un drame ; mais vaut mieux pas le répéter celui-là !

Non, il ne convient pas, ça c'est sûr.

La diplomatie parallèle de Bernard Henri Lévy vous a-t-elle agacé, Alain Juppé ?

Je préfère ne pas en parler ; ça m'amuse plutôt.

Si ça vous amuse, c'est donc que vous ne voulez pas dire exactement ce que ça a procuré chez vous comme sentiment ?

Eh bien, je vous l'ai dit, oui... L'amusement, c'est un sentiment !

C'est un sentiment, vous avez raison. Les élections cantonales. Le deuxième tour a lieu dimanche en France. A propos de l'attitude à adopter face aux candidats du Front National, Nicolas Sarkozy a dit, hier, en Conseil des ministres (ses propos sont rapportés dans "Le Figaro", ce matin) : "Un ministre n'a pas à avoir de position personnelle. Si vous voulez combattre le Front National, faites-le sur le fond au lieu de vous placer sur le plan de la Morale". L'avez-vous pris un peu pour vous, Alain Juppé ?

Non, pas du tout. Je suis désolé, je vais encore citer Alain Duhamel.

Allez-y ! Allez-y.

... Il y a parfois des controverses en toile de fond ; mais j'ai écouté sa chronique, hier...

Non, non, non mais allez-y !

.... Et elle m'a paru transparente. Quelle est la ligne rouge ? Pas d'accord de quelque nature que ce soit, ni au niveau national, ni au niveau local avec le Front National. C'est ça l'important. A partir de là, selon les circonstances locales, chacun prend la position qui convient. On peut s'abstenir. Moi j'aurai préféré d'ailleurs qu'on puisse voter "blanc" et que les votes "blancs" soient comptabilisés, ce serait plus clair. Parfois, on peut donner la priorité au vote pour le candidat républicain. C'est ce que je pense, moi, dans mon territoire girondin parce que comme j'ai été la cible depuis des années, des années, du Front National, avec une virulence, une méchanceté extrême, voilà ça me porte à prendre cette position ; mais je respecte parfaitement la position de ceux qui disent : "Bien, choisissons plutôt l'abstention". Je le répète, l'important c'est qu'à aucun moment, il n'y ait de tentation de s'en aller de ce côté-là.

Le Front National a changé de visage

Oui, on l'a vu.

 Le nouveau visage est sans doute plus avenant que le précédent. Il n'a pas changé l'idée. Et je voudrais simplement qu'on demande aux Français de temps en temps, réfléchissez à ce que ça signifie pour votre vie quotidienne que d'appliquer le programme du Front National, c'est-à-dire de faire sortir la France de l'euro. Le jour où la France sort de l'EURO, où on recrée un franc, qui va perdre immédiatement 15% à 20% de sa valeur par rapport à l'euro, toutes nos dettes augmentent de 15% à 20% ; tout ce que nous achetons à l'extérieur augmente de 15% à 20%, y compris le pétrole. Ce serait une catastrophe pour la vie quotidienne des Français. C'est là-dessus qu'il faut cibler le débat vis-à-vis du Front National parce que son programme est totalement irresponsable et démagogique.

D'un mot, Alain Juppé, Hervé Ghesquière et Stéphane Taponnier, deux journalistes de France 3, pris en otage en Afghanistan depuis le 29 décembre 2009, on pense toujours à eux. Sont-ils toujours en vie ? En avez-vous la preuve ?

Je le pense. Nous avons des preuves de vie qui sont déjà un peu anciennes ; mais rien nous permet de penser le contraire. Il y a ces deux journalistes ; il y aussi,  je le rappelle, quatre autres otages au Mali et un autre en Somalie.

Absolument.

Nous continuons à travailler à leur libération. Au début de l'année, nous étions presque au bout de nos peines en ce qui concerne vos deux confrères. Malheureusement, les choses sont très compliquées. Nous avons repris les discussions, et nous ne lâchons pas évidemment.

Alain Juppé, ministre des Affaires Etrangères, était l'invité de RTL, ce matin, bonne journée.

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