Eric Zemmour : "Hold up moral dans le foot business !"
Créé le 31/01/2011 à 08h57

Le philosophe et professeur d'études islamiques Tariq Ramadan / AFP / Dominique Faget
Le philosophe et professeur d'études islamiques répondait, par téléphone depuis Londres, aux questions de Jean-Michel Aphatie lundi matin.
Jean-Michel Aphatie : Bonjour, Tariq Ramadan.
Tariq Ramadan : Bonjour, Jean-Michel Aphatie.
Pensez que la rue au Caire, à Suez, à Alexandrie, va renverser le régime d'Hosni Moubarak ?
... Ecoutez, rien n'est moins sûr, ou rien n'est sûr encore. Ce qui est certain, c'est que plus les jours passent, plus dans les coulisses sans doute, mais de façon de plus en plus visible d'ailleurs, des choses sont en train de se décider. Par forcément au niveau du peuple. Le peuple est déterminé, il l'a montré, cinq jours, six jours maintenant, on entre dans le septième jour où nous voyons ces manifestations. Je pense que et l'administration américaine, et d'ailleurs les gouvernements européens, sont en train de se rendre compte que la situation est en train de pourrir. On est sans doute en train d'aller vers un plan B qui serait si Moubarak ne restait pas, de trouver une alternative avec quelqu'un qui pendrait sa place.
C'est ce que vous vous dites, des choses sont en train de se dessiner : c'est-à-dire la promotion, par exemple, d'Omar Souleyman, 76 ans, vice-président ? C'est ce à quoi vous pensez ?
... Non. Je pense que ceci sont des décisions qui étaient celles de la première étape. Dans un premier temps, Moubarak essaie de sauver sa peau. Les administrations américaines, en particulier européennes essayent de trouver des solutions, lui demandent de ne pas intervenir avec force sur le terrain, tout en essayant de voir si l'on peut faire survivre l'homme et son système. Mais si effectivement le mouvement populaire était plus fort que cette détermination là, il est évident, qu'il faudrait pouvoir garder ce système en tous cas protéger les intérêts géo-stratégiques dans la région, tout en changeant l'homme. Il se pourrait qu'à terme, l'homme Moubarak, ne soit plus la meilleure solution et qu'il faille en changer.
Mais un militaire remplacerait un autre militaire ? C'est ce que vous voulez dire Tariq Ramadan ?
Non, je pense... Oui, en tout cas pour l'instant on sortirait pas du champ militaire, et vous avez pu voir les images, on a pu entendre les gens. Les militaires sont un peu dans une situation qu'on a connue en Tunisie, en Tunisie, ils n'ont pas pris position du tout. Ils sont dans une position attentiste. Si le courant passait, allait dans un sens ou dans un autre, il est évident que les militaires joueraient un rôle crucial.
Vous connaissez bien la société égyptienne, Tariq Ramadan, puisque vous êtes vous-même d'origine égyptienne. Quelles forces, on n'a pas l'impression qu'il y a des forces organisées, des partis politiques, hormis les Frères Musulmans capables de prendre le pouvoir, de concourir dans une élection démocratique. On a raison, ou on se trompe Tariq Ramadan ?
Oui, je pense que vous avez parfaitement raison et que c'est assez clair aujourd'hui : il n'y a aucune... D'abord, encore une fois, l'exemple tunisien, c'est peut être le seul de comparaison possible sur le plan du mouvement, c'est que c'est un mouvement informel qui a réuni tous ceux qui en ont marre du système Moubarak, qui se sont réunis politiquement, ceux qui étaient sous l'ordre de Kifaya, ceux qui disaient "ça suffit". Mais plus largement, c'est un vrai mouvement populaire de très très jeunes personnes qui n'ont connu que le régime Moubarak et qui veulent aujourd'hui mettre un terme à cela.
A côté de ceci, vous avez des courants politiques qui essaient de se positionner dans le mouvement, mais de façon totalement non organisées à l'heure qu'il est. On cherche tout à coup, jamais eu d'alliance stratégique entre Baradeï, celui qui vient de l'étranger après vingt ans, et puis les Frères Musulmans qui sont le mouvement islamiste historique. Et tout à coup, ils se mettent d'accord pour dire : "Il faut s'unir" . En tous cas, une chose sur laquelle ils sont tous d'accord, c'est que Moubarak doit partir et que le régime doit tomber. Le reste, c'est l'inconnue absolue.
Aujourd'hui on a parlé, et le gouvernement a essayé de le faire d'ailleurs, si vous vous souvenez dans les deux premiers jours, ils ont d'abord arrêté des islamistes, voulant dire "attention, derrière le mouvement, il y a des islamistes", ce qui n'est absolument pas le cas. D'un point de vue statistique, le mouvement islamiste ne représente pas plus d'un un tiers des courants politiques d'opposition, même si c'est fort, même si depuis cinquante ans, c'est un mouvement qui est fort. Il n'a pas la majorité, il n'est pas le mouvement majoritaire. Donc il essaie de se placer dans le mouvement qu'il n'a pas décidé et qu'il n'a pas orienté. Et c'est le cas pour toutes les autres composantes politiques.
Quelle est la nature de ce courant politique que représentent aujourd'hui les Frères musulmans ? Je rappelle que c'est votre grand-père maternel qui a créé ce parti politique en 1928. Quelle est la nature aujourd'hui de ce mouvement, c'est un islamisme radical ou pas ?
D'abord, ce n'était pas un parti politique. C'était vraiment un mouvement qui avait, et voulait dans premier temps avoir une volonté sociale, avec la volonté à terme de renverser effectivement le pouvoir par des moyens légaux. Donc, ce qu'il faut savoir, c'est que le mouvement des Frères musulmans ca n'est pas qu'une seule tendance. A l'intérieur, il y a des choses qui ont éclaté qui ont beaucoup évolué. Vous avez aujourd'hui une ancienne garde des Frères musulmans qui sont plutôt âgés, qui sont à la direction générale. Les Frères Musulmans n'ont jamais été un mouvement violent, ils ont été un mouvement légaliste qui voulait jouer le jeu du respect de la loi. Mais vous avez à l'intérieur, toute une jeune génération qui est excédée par l'attentisme des plus âgés et qui avaient envie de créer, là pour le coup, un parti politique qui s'appelle El Wafa et puis qui a été disqualifié par les plus âgés. Donc, vous avez plusieurs tendances : les plus radicaux en sont sortis, des gens comme Ayman el-Zawahiri, qui est devenu le porte parole de Ben Laden, a critiqué les Frères musulmans en disant que c'étaient des traîtres. Des courants en sont sortis. Aujourd'hui, c'est un courant dont il faut se rendre compte qu'il est divers. Certains sont très très proches de ce qu'est devenu l'AKP en Turquie, c'et à dire qu'ils ont beaucoup évolué sur la question de la démocratie, sur la question des femmes.
Et puis vous avez un autre courant, plus conservateur, et plus traditionnel. Donc on ne peut pas avoir une vue simpliste, des mouvements, ou du mouvement islamiste, d'autant plus qu'il y a des gens qui sont à l'extérieur des Frères musulmans. Et je crois encore aujourd'hui, qu'il faut faire encore très très attention, qu'il ne faut pas qu'on se trompe encore, ni en Europe, ni en France en mettant en évidence le fait que si ça n'est pas Moubarak et son système, c'est forcément des courants radicaux, des islamistes qui vont prendre le pas en Egypte. Ca n'est pas le cas. L'Egypte est une société beaucoup plus diversifiée que cela, et finalement, il faut que l'on soit, nous aussi, extrêmement exigeants avec nos principes. La démocratie ça veut dire que tous ceux qui respectent les lois démocratiques et qui sont légalistes pour pouvoir faire partie du débat, il ne faudra pas que l'Europe et les Etats-Unis se trompent encore en écoutant plus la voix des peuples ou pas. Parce qu'à terme, ces peuples s'éloigneront de tout ce qui Occident, si l'Occident ne veut pas entendre leurs voix.
Quelle est votre hypothèse, aujourd'hui, ce matin Tariq Ramadan. Vous pensez qu'une transition en douceur peut exister ou on peut redouter au contraire, une épreuve de force, un bain de sang, quelque chose qui soit assez dramatique ?
Et bien écoutez, si vous m'aviez posé la question au tout début du mouvement, j'aurais parié sur le fait que Moubarak n'allait pas partir. A l'heure où je vous parle maintenant, la force populaire est telle, la détermination est telle que je pense qu'effectivement nous allons vers une situation de transition. Que sans doute les Etats-Unis aujourd'hui, sont en train de trouver une porte de sortie et pour Moubarak qui quitterait sans doute le pays, pour lequel on trouverait une autre voie, et qu'on irait vers un gouvernement de transition, comme vous l'avez dit tout à l'heure, les militaires pourraient être une clé, ou Baradeï qui pourrait être aussi une clé.
En tous cas aujourd'hui, on est plutôt vers le sentiment, je pense que Moubarak n'est plus la solution, qu'il faut trouver une autre voie. La transition dépendra finalement de ce que les militaires vont faire. Mais à voir ce que les militaires ont fait ces derniers jours, il y a fort à parier qu'on peut espérer qu'une transition sans trop de violence ait lieu, et qu'on aille vers quelques choses de nouveau. Maintenant, qu'est ce que ce sera le système après Moubarak, c'est un problème...
Tariq Ramadan, merci.
Publicité
Publicité
Publicité