Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière : "Comment l'engagement sur les retraites va-t-il être respecté ?"
Créé le 04/02/2008 à 07h47 - Mis à jour le 04/02/2008 à 10h46

Jacques Delors / DR
Rare dans les médias, Jacques Delors était l'invité de RTL. L'ancien ministre et président de la Commission européenne a commenté la ratification du "mini-traité" européen qu'il aurait voté s'il était député car il permet de sortir l'Europe du "coma". "Il permet de faire des progrès sur la sécurité et la justice mais il crée un nouveau système institutionnel que je n'aime pas" estime-t-il. Au sujet du mariage de Nicolas Sarkozy, il déclare qu'un président "ne doit pas prendre le risque de mettre en scène sa vie privée au service de ses objectifs politiques". Et au sujet du PS, il regrette n'être sollicité que pour "afficher l'image" lors des campagnes électorales.
* Jean-Michel Aphatie : Bonjour, Jacques Delors.
Jacques Delors : Bonjour.
* Les députés et les sénateurs se retrouvent aujourd'hui à Versailles pour réviser la Constitution, ce qui permettra ensuite l'adoption du Traité de Lisbonne qui modifie le fonctionnement des Institutions Européennes par le Parlement. Ce Traité qui est aussi appelé mini-traité ou "Traité Simplifié", Jacques Delors, est-il un bon traité pour l'Europe ?
C'est un traité qui permet à l'Europe de sortir de son coma allégé, période dans laquelle rien n'était possible. Donc, il faut le prendre comme cela.
* Vous seriez parlementaire, vous voteriez ce traité ?
Oui parce qu'il y a du bon sens à penser, ça a été mon réflexe que ce que le peuple a défait, seul il peut le reconstituer. Mais je voudrais à vous rendre attentif quand même à trois arguments que je me suis opposé à moi-même.
* Là, vous parlez du référendum, c'est-à-dire vous répondez à la critique de ceux qui disent : la Constitution européenne a été repoussée par référendum en 2005 et aujourd'hui, il n'y a pas de référendum.
Voilà. Il faut d'abord que je vous parle de ça pour vous parler du vote.
* Du reste. D'accord.
Le premier argument, c'est que le terme "Constitution" a disparu. Mais ce n'était pas que le terme qui a disparu. Adopter une Constitution européenne alors que la France a une Constitution, je comprends qu'on le fasse par référendum.
Deuxièmement, si on oppose le précédent de Maastricht : je vous rappelle que, à Maastricht, il y avait un enjeu très lourd. Nous abandonnions notre monnaie : le Franc français pour adopter une monnaie européenne.
Et enfin, troisième argument qui est démocratique. Le futur Président de la République dans sa campagne électorale, a toujours dit qu'il ferait par la voie parlementaire.
* Donc, Nicolas Sarkozy tient sa promesse !
Enfin, dans une émission longue, je pourrais répondre à la question : A quoi donc sert le Parlement - les députés élus - si on ne leur délègue sur des questions complexes, la possibilité de décider pour nous, quitte à les sanctionner ensuite.
* C'est une façon de critiquer la tenue du référendum en 2005, alors à ce moment-là ?
Oui... mais... ce n'était pas sûr que ce référendum soit utile.
* D'accord. Et sur le fond, alors ce traité qu'est-ce qu'il apporte à l'Europe et au fonctionnement des Institutions, Jacques Delors ?
Ce traité ouvre des portes pour permettre peut-être à l'Union européenne de faire des progrès, notamment dans la voie de la sécurité, de la justice ; et d'ailleurs, il y a plusieurs mesures qui sont envisagées pour cela.
D'autre part, il crée un nouveau système institutionnel que je n'aime pas et que je pense condamné à l'inefficacité. Je pense notamment au Président permanent du Conseil européen. Je suis contre parce que cela va compliquer énormément les choses, va créer des disputes, des tensions entre les différentes administrations.
Et, ou bien ce président du Conseil est un chairman, c'est-à-dire trois mois avant, il se réunit pour essayer de rapprocher les points de vue, ou bien il se prend pour un Président permanent de l'Europe, on lui demandera de visiter tous les pays. Alors quelles joyeuses colonies de vacances quand l'Europe ira faire une visite à l'Etranger avec le Président permanent du Conseil européen, le représentant pour la Politique étrangère, le président de la Commission, le président de l'Euro-groupe, la présidence tournante qui continue pour la plupart des Conseils et le ministre des Affaires étrangères de la présidence tournante, et si on parle monnaie, on amènera aussi le président de la Banque Centrale ! Eh bien, on n'aura rien résolu.
* Cette critique ne vous amène pas quand même - c'est paradoxal : vous dites, il faut voter ce traité et puis en même temps, vous en critiquez une disposition essentielle ?
Oui, oui, c'était la même chose lorsqu'il y a eu le référendum. J'ai fait campagne pour le "Oui". Je n'aimais pas les dispositions du Traité sur l'absence de dispositions sociales et sur l'UEM que je voulais rééquilibrer entre l'économique et le monétaire. Rien n'a été fait là-dessus. Et pourtant, j'ai voté parce qu'à certains moments, il faut que l'Europe se désembourbe. Elle est déjà loin des citoyens, si donc on la plonge à nouveau dans le coma allégé, ça ne va pas.
* Le Parti socialiste qui reste votre parti, j'imagine, Jacques Delors ?
Oui, de loin... On ne me solllicite pas beaucoup sauf quand il y a une campagne, bien sûr : pour afficher l'image. Mais c'est tout.
* Et là, il va se fracturer en trois. Certains vont voter "Oui", d'autres vont voter "Non", et d'autres enfin, vont s'abstenir. Ce n'est pas un signe de bonne santé, ça ?
Non. Ce sont des postures pour la suite. Si vous voulez, moi j'aurais voté "Oui" au Parlement si j'avais été député. Mais je me serais dit : si je voite "Oui" au Parlement, pourquoi je ne voterais pas la réforme de la Constitution qui rend possible cela. Un peu de bon sens dans tout ça. Ce sont des postures.
* Ca vous déçoit ?
Comment ?
* Ca vous déçoit de la part du Parti socialiste et de ses dirigeants ?
Ah oui, je pensais qu'après les élections présidentielles, ils se regrouperaient entre eux et essaieraient d'aller de l'avant, de se projeter de l'avant par une réflexion sur la société française, sur le monde, qui leur permettrait d'être à jour et de pouvoir porter un projet pour les Français. Ils y arriveront mais c'est bien long !
* Ca n'en prend pas le chemin, pour l'instant, d'après vous ?
Non, non. Je dis : c'est bien long !
* C'est bien long. Nicolas Sarkozy - enfin, la France du moins - présidera l'Union européenne à partir de juillet et jusqu'en décembre. Et Nicolas Sarkozy a eu l'occasion pendant sa conférence de presse le 8 janvier, de dire ceci : "A la fin de la présidence française - qu'il assumera donc - je voudrais que l'Europe ait une politique de l'Immigration, de Défense, de l'Energie et aussi de l'Environnement". Voilà une Présidence ambitieuse, Jacques Delors !
L'Europe dépérit par des effets d'annonce non suivis d'effets. Il faut savoir que sur tous ces dossiers, l'Europe y travaille depuis des mois et des mois et qu'une présidence, qu'est-ce qu'elle peut faire ? Elle peut accélérer la solution d'un dossier. Elle peut le sortir comme une proposition ou elle peut en lancer un autre.
Mais croire qu'une Présidence fait tout, c'est bien entendu pour certains pays, un moyen de se faire valoir, mais ça éloigne encore les gens de l'Europe parce qu'ils ne comprennent pas ce qui s'y passe. Non, je pense que la France pourra faire avancer le dossier de l'Energie et de l'Environnement. Elle a deux problèmes difficiles notamment avec l'Allemagne : la politique agricole commune dont on fait un bilan de santé ; et puis, aussi, l'Union méditerranéenne ; et enfin, il y a un sujet -et c'est ça qui me rend triste- sur lequel c'est la glaciation, la crispation entre la France et l'Allemagne : c'est l'Union économique et monétaire. La France a pris des positions tellement extrêmes, tellement dures que les Allemands se sont durcis et que ceux qui, comme moi, ont des solutions au milieu, n'arrivent plus à se faire entendre. Donc, il faut absolument sortir de cette crispation.
* La position extrême, c'est la critique de la Banque Centrale, notamment, de l'indépendance de la Banque centrale ?
Oui, la politique sans nuance de la Banque centrale alors que la Banque centrale européenne techniquement fait du bon travail. Je n'aime pas sa politique de communication et comme depuis le rapport que j'ai fait en 79, je plaide pour un rééquilibrage entre la coordination des politiques économiques et la monnaie. Ce qui n'est pas fait.
* On reproche beaucoup à Jean-Claude Trichet, de ne pas baisser les taux d'intérêt comme a pu le faire la FED face à la crise financière. Ca n'est pas une critique qui vous semble pertinente, Jacques Delors ?
Non, pour l'instant, je vous dis : la Banque centrale européenne, je l'ai étudiée en parallèle avec la Federal Reserve sur à peu près les mêmes incidents de parcours, elle fait très bien son travail. Lors de la crise financière, la Banque centrale européenne a permis d'éviter peut-être des cracks supplémentaires. Par conséquent, pour le reste, je peux quand même poser une question : L'Europe a une politique monétaire. A-t-elle une Politique de change ? Mais cette question est trop facile. La question essentielle est : est-ce qu'ils sont décidés à coordonner leurs politiques économiques nationales, à se parler franchement entre eux -les ministres des finances et les gouvernements- de façon à ce que l'on maximise les périodes de croissance et qu'on limite les périodes de ralentissement économique. J'ai dit ça en 89.
* Et vous le répétez ce matin au micro RTL. Jugez-vous que Nicolas Sarkozy dans l'approche de sa Politique européenne est trop distant de l'Allemagne et ne fait pas assez attention à ce partenaire là ?
Mais le malaise franco-allemand existait avant. Il ne s'est pas amélioré depuis.
* Donc, c'est une façon de juger le comportement de Nicolas Sarkozy. La politique de l'Immigration, c'est nécessaire ou pas en Europe ?
La politique de l'Immigration, elle pose des questions de fond. Je vois qu'il est question de ficher tous les gens qui rentreront dans l'Espace Schengen. Je sais qu'il est question de délivrer une carte pour les Immigrés. Mais voyez-vous, y'a deux thèses qui s'opposent. Il a ceux qui disent : "On peut faire ce qu'on veut pour contrôler. Si on contrôle trop, on fait des injustices. On atteint même à la dignité humaine. Alors, de temps en temps, il faut faire une régularisation". Voilà la thèse de certains pays.
D'autres disent, au contraire : "Il n'y a pas besoin de régularisation. Nous devons, nous sommes capables de contrôler dans des conditions dignes humainement et économiquement supportables, l'Immigration". Ce sont deux thèses qui ne se sont pas rapprochées.
* Et la vôtre, c'est laquelle ?
Ah, c'est plutôt la première. Moi je crois...
* Régularisation ?
Moi je crois qu'à vouloir trop faire, trop bien faire, on n'y arrive pas et qu'on porte atteinte à ce moment-là, à la dignité des hommes et des femmes.
* Je pensais qu'Alain Duhamel, ce matin, consacrerait son éditorial à l'Europe. Et puis, il l'a consacré au mariage de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni. Donc, c'est un événement. Vous n'échapperez pas aux commentaires, Jacques Delors.
Qu'en pensez-vous de ce mariage ?
Ca regarde sa vie privée. Moi je n'ai pas à me mêler de ça. Pour le reste...
* Ca n'est pas que de la vie privée !
Je pense qu'un Président de la République ne doit pas prendre le risque de mettre en scène sa vie privée au service de ses objectifs politiques car les Français, quels que soient leur religion, leurs convictions, leur style de vie, n'aiment pas ça. Ils ont bien raison. Une distance doit être maintenue entre celui qui est le Président de la France et les citoyens.
* Voilà. C'était Jacques Delors, l'air de ne pas y toucher, qui était ce matin l'invité de RTL. Bonne journée.
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